Texte d’Abdellah Taïa (écrivain homosexuel marocain)

Suite à l’agression sexuelle à l’encontre d’une jeune marocaine dans un bus de Casablanca, j’aimerais partager, pour faire contre-poids à la violence machiste traditionnelle, le très beau texte d’ABDELLAH TAÏA, écrivain homosexuel, ayant quitté le sol marocain mais toujours à l’écoute des « humeurs et rumeurs de son pays natal » et qui, par ce détour, mérite qu’on parte aussi à sa découverte.

Madeleine

Merci aux femmes marocaines

Le viol de Zineb dans un bus de Casablanca, sans que personne n’intervienne pour la sauver, m’a choqué moi aussi. Attristé. Anéanti. Donné envie de vomir. De pleurer. Les femmes marocaines ne méritent pas le mépris avec lequel ce pays ingrat les traite depuis si longtemps. Ce sont elles qui portent les familles. Elles qui se sacrifient. Elles qu’on surveille le plus et qu’on viole le plus. Et cela ne se passe pas que dans les bus. Cela se passe surtout dans les maisons, dans les foyers. En tant qu’homme marocain, je suis bien placé pour témoigner, pour dire tout le mal qu’on leur fait, comment on s’acharne sur elles et comment on fait tout pour casser leurs ambitions, leurs rêves. Comment on les rabaisse en les emprisonnant dans des traditions assassines et des morales d’un autre temps… Je dois tout à ma mère M’Barka Allali: durant des années, cette femme analphabète, pauvre, m’a sans cesse poussé à étudier, à m’élever. Elle économisait chaque jour six Dirhams pour me permettre de payer le bus qui m’emmenait à Rabat, à l’université Mohamed V. C’est elle qui m’a appris à ne pas renoncer, à me battre, à crier. A être plus malin que les autres, les ennemis si nombreux. Je suis d’abord et avant tout le fils de M’Barka et de son système de survie. Mes soeurs aussi m’ont toujours impressionné par leur courage et leur détermination. Et pourtant: la société marocaine a été atroce avec ces femmes. Atroce. Atroce avec tant de femmes marocaines. Les violeurs ne sont pas seulement ces pauvres adolescents tellement perdus qui violent Zineb dans le bus. Les violeurs, ce sont ces hommes marocains qui font à tous les niveaux de la société la loi et qui ne veulent pas changer de mentalité et encore moins les règles injustes de l’héritage. Les violeurs sont si nombreux. Et j’ai peur que malheureusement, dans une semaine ou deux, le Maroc passe à une autre affaire qui fait le buzz. Les femmes seront encore oubliées. Jusqu’à quand? Jusqu’à quand? Merci aux femmes marocaines. Merci à ma mère. Merci à mes soeurs. Admiration et vénération sincères pour elles toutes… Salam chaleureux, tendre, à elles et à vous tou-te-s…

Abdellah Taïa  le 24 août 2017