Jacques Fraissignes, de la protection des abeilles à la défense des LGBT incarcérés. (Yves et Marie-Hélène)

Jacques faisait partie des membres fondateurs de DJ (1972). Malgré son âge et sa maladie il était toujours très actif, en particulier envers les détenus homosexuels qu’il suivait depuis plusieurs années. Régulièrement, je vous parlais de lui (la dernière fois pour évoquer sa lecture de Sodome et Gomorrhe) et des textes de sa plume circulaient dans DJ Info.
L’association perd une grande figure, généreuse, toujours sur le qui-vive sur les questions de justice à DJ. Jacques était un fidèle des JAR (il était encore présent au dernier près de Valence) et à tous les CA, sauf le dernier où Christian, son compagnon de toujours, avait distribué un texte de sa main sur l’importance de l’engagement militant. (voir ci-dessous)

Lettre de Jacques Fraissignes
au Conseil d’administration du 21-22 octobre 2017 : 

 » Je voulais vous dire merci pour tout ce que j’ai pu partager avec vous et tout ce que vous m’avez appris. Je me limiterai à ce vous m’avez permis de découvrir dans ma foi.
Le Jésus qu’on m’a proposé durant mon séminaire se disait en concepts abstraits, dogmes et dévotions. Avec vous, j’ai rencontré un homme avec toutes ses contradictions, ses hésitations, ses progrès dans la compréhension du monde où il vivait et sa fidélité à la vie.
Né d’une femme, il a dû apprendre les règles de la vie en société. Il a connu les troubles de l’adolescence, il a dû apprendre un métier, choisir de ne pas se marier. Comme d’autres, il devait avoir des érections au réveil et chercher au jour le jour ce à quoi il était appelé. Un homme de chair et d’os, quoi !
Il a connu le désert, le maquis de l’époque, vrai chaudron de révoltes et de violences. On y trouvait des gens pieux, des illuminés, des zélotes de la loi, des sicaires partisans du coup de force, des gens faillis, des bandits de grand chemin. Parmi eux, il choisira ses apôtres. Tous avaient dû fuir les prédateurs romains. Il a vu un troupeau qui n’avait pas de berger et très vite, il est reconnu comme leader potentiel. On parle de lui comme « fils de Dieu, messie » qui sont les termes qui désignaient Saül, premier roi des Juifs.
Mais il ne veut pas être roi ni prendre la tête de la révolte contre les Romains. Pourtant, il parle constamment de Royaume mais ce Royaume ne ressemble en rien à celui qu’on lui propose. Ce Royaume sera non violent, fruit d’une conversion du regard, basé sur la fraternité. On retrouve ce difficile cheminement dans la tentation au désert.
La qualité de son regard me frappe. Au-delà delà des apparences, il voit ce que chacun porte en lui comme possibilités de reconstruction et de prise en main de son destin. Sauf chez Jean (mais est-ce Jésus ou Jean qui parle ?) Jésus ne fait pas de
discours théologique dans les évangiles. Il part toujours d’un fait concret ou de la rencontre d’une personne et de ses aspirations. Il révèle à celle-ci le regard de tendresse que celui qu’il appelle son Père porte sur elle. C’est dans sa prière que son Père lui a donné de partager la tendresse que lui-même porte à ses créatures.
Il a vu la misère des petites gens de Palestine, opprimés par le prédateur romain et victimes du mépris des riches et des prêtres. Il est ému jusqu’aux tripes de voir leur écrasement. Au-delà des pauvres apparences, il voit des personnes riches de potentialités enfouies au plus profond d’elles-mêmes. Il leur révèle ces possibilités et leur donne la force de sortir par elles-mêmes de leur écrasement. Il résume cela d’un mot : « Ta foi t’a sauvé. » Foi dans la vie comme don de Dieu. Le regard de Jésus mérite d’être sans cesse approfondi.
Plus étonnante encore est sa relation avec les femmes. Celles qui le suivent ont un nom. Elles ne sont pas « femme de…, fille de…, épouse de… » comme c’était la coutume. Elles sont autonomes et disposent de leurs biens. Elles peuvent prendre la parole et certaines vont nu-tête à la mode des hétaïres grecques. Nous sommes loin de la femme soumise, muette et voilée du modèle sémite de l’époque. Elles sont considérées comme pécheresses, non pour leur vie privée mais parce qu’elles ne respectent pas le modèle imposé. Certes, plusieurs ont eu un passé agité et Jésus les en a délivrées. Encore plus étonnante l’hétaïre qui vient au repas chez Simon. Sans qu’elle n’ait dit un mot, Jésus se laisse tripoter par cette courtisane au grand dam du pieux maître de maison qui regarde goguenard. Et Jésus donne sa foi comme modèle et réprimande son hôte. Nous sommes loin du regard puritain et pudibond que les clercs nous proposent depuis des siècles.
Avec Paul, je peux dire qu’il n’a pas retenu sa filiation divine et qu’il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et une mort infamante sur une croix. Il a obéi aux exigences de sa conscience et aux appels que les événements lui adressaient. C’est ainsi que Dieu parle à chacun de nous. Jésus a payé de sa vie cette liberté et cette fidélité. C’est pourquoi, en le ressuscitant, Dieu lui a donné un nom au-dessus de tout nom. Je peux célébrer les merveilles que je vois chaque fois qu’un frère ou une sœur vient à la vie car c’est l’œuvre de son Esprit.
Jésus est amoureux de cette beauté de la Création que la folie des hommes met chaque jour en péril. Jésus n’est pas obsédé par le péché. Il le voit chaque jour et constate les ravages qu’il entraine. Il apporte son soutien à ceux qui en sont victimes et les rend à la vie. Il les crée à nouveau.
Voilà le Jésus à qui j’ai donné ma foi. C’est lui qui donne sens à mes rencontres quotidiennes. Il m’a fallu toute une vie pour le formuler de façon à peu près claire. Cet éclairage m’a été donné, entre autres, par l’accueil que j’ai pu faire avec vous de ceux qui n’arrivent pas à faire l’unité entre leur désir affectif et leur foi
mais aussi par les tensions que j’ai pu vivre avec vous en 45 ans d’amitié. DJ doit approfondir ce regard que Jésus nous propose et garder son engagement au service de ceux qui sont écrasés par les multiples dénis d’humanité.
Cette recherche en vaut la peine et je veux encore vous remercier de m’avoir aidé dans ce parcours. Vous m’avez permis de retrouver mon humanité et de lui donner du sens.
Que DJ continue à porter cette lumière ! »

Yves

On peut se parler, c’est tellement important, merci !Hommage à Jacques Fraissignes – 24 février 2018

« On peut se parler, c’est tellement important, merci ! »
C’est ainsi que tu as terminé notre dernière conversation Jacques et je crois qu’elle révèle à quel point la rencontre, le dialogue te tenaient à cœur.
Se parler, pour toi il s’agissait d’être vrais l’un et l’autre, de s’accueillir dans nos différences avec l’humilité de ceux et celles qui partagent blessures et désirs, douleurs et talents, de ceux et celles qui veulent dépasser les rôles et les apparences.
Quel chemin d’humanité, quel chemin d’Evangile… !
C’est ce chemin que tu as parcouru avec D&J, avec nous durant tant d’années Jacques, tant d’années à « être avec », être avec au coeur des joies, des défis, des combats, des tensions, parfois des déchirures.
Etre avec l’un, l’une ou l’autre, être avec les plus humiliés, être avec nous tous pour inventer célébrations et temps de prières qui nourrissent, parlent au coeur… Etre « avec » pour partager ta réflexion, le sens de ton engagement, partager aussi, et ô combien, le miel et le savoureux pain épicé ! Tu étais là avec nous, présence discrète mais résolument attentive.Je suis témoin de ta ténacité lors de chaque CA à évoquer la détresse des homos incarcérés, à évoquer aussi d’autres lieux et situations d’exclusion, nous rappelant alors l’exigeante nécessité pour DJ de leur être présent.
Je suis témoin que dans des moments clés de notre vie associative, des moments de crise aussi, tu nous livrais ton regard, ta compréhension de notre histoire et ton analyse des événements qui nous avaient conduit-là.
En nous proposant ta réflexion, tu souhaitais ouvrir des possibilités de dialogue, pour avancer ensemble dans la fidélité aux valeurs qui nous fondent et à l’aujourd’hui du monde…
Tu étais habité par le grand désir de faire naître la fraternité, celle qui redonne goût à la vie en faisant de nous, les uns pour les autres, des compagnons de route. Cette fraternité qui laissait loin les morsures de l’indifférence, les brutales compétitions, les mépris de toutes sortes…
Tu disais souvent que ce qui donnait sens à ta vie, tu le puisais dans l’évangile et dans la vie partagée avec tes frères et soeurs en humanité.
L’évangile, la vie humaine, tu les fouillais sans cesse comme on fouille une terre en profondeur pour en extraire l’inépuisable trésor : un regard qui libère, un Amour Infini déposés au coeur de tout être.
Jacques, nous sommes nombreux ici, à savoir la trace vive que tu laisses dans nos histoires individuelles et collectives, cette trace-là n’a pas fini d’être féconde, elle n’a pas fini de nous inspirer.
MERCI à toi,

Marie-Hélène