De l’Iran à la France, une femme réfugiée (interview-témoignage de Maryam)

Dans la Lettre de DJ (Avril-Juin 2018), Maryam de notre groupe
a été interviewée par Fabrice sur son parcours de vie de l’Iran à la France..

D&J : D’où viens-tu ?

Maryam : Je suis née en Iran à Téhéran à l’époque du Shah dans une famille musulmane. Lorsque j’étais petite, les adultes parfois parlaient politique à la maison, mais ils m’expliquaient qu’il ne fallait jamais rien dire du Shah à l’extérieur. Je savais qu’il y avait un malaise et que des prisonniers politiques étaient torturés et que si je parlais à l’extérieur, une personne de la famille pouvait être torturée.
A l’époque de la révolution, j’avais 15 ans, tout le monde est parti dans la rue manifester. Les jeunes n’en pouvaient plus du régime du Shah. Les femmes manifestaient ensemble et les hommes marchaient devant. On nous disait de dire « Vive Khomeiny ! » On demandait : « C’est qui celui-là ? On ne le connaît pas ! » On nous répondait : « Ça ne fait rien, dites-le quand même ! »
Nous nous sommes rendus compte plus tard que nous avions été manipulés. Le choix de Khomeiny avait été prémédité.
Je me souviens très bien de ses propos dans l’avion qui le ramenait de son exil en France vers l’Iran. Il disait que les femmes qui ne veulent pas porter le voile seraient respectées, les personnes qui veulent boire de l’alcool seraient respectées. Arrivé au pouvoir, le voile est devenu obligatoire, l’alcool a été interdit, la voie publique des femmes interdite. Par exemple, une chanteuse ne pouvait pas se produire en public ou devant un public masculin.
A l’époque du Shah, il n’y avait aucune liberté d’expression ou politique, mais les libertés individuelles étaient respectées. Lorsque les islamistes sont arrivés au pouvoir, ils ont aussi limité les libertés individuelles.

 

D&J : A quel moment as-tu dû partir ?

Maryam : A l’époque du Shah, mes frères étaient actifs et ont donc dû partir en France. Ils m’avaient proposé de les rejoindre. Je n’en avais pas envie.
Lors de la révolution islamique, les frontières se sont refermées, car les islamistes savaient que si les jeunes partaient, ils ne reviendraient plus. Les universités ont aussi été fermées. Ils voulaient revoir toutes les matières enseignées pour introduire plus d’islam.
Durant cinq ans, nous les jeunes bacheliers, avons donc été obligés de rester à la maison et de nous occuper comme nous pouvions. Durant ces années, je faisais du sport, et je suis aussi rentrée dans le parti communiste d’Iran (clandestin). Nous avions des réunions clandestines, et lisions en cachette des livres sur le marxisme léninisme. Ma mère a vu que j’étais active, elle a eu alors très peur et a demandé à mes frères de tout faire pour que je parte en France.
Mon autre frère était plutôt actif avec les moudjahidines (interdits à l’époque). Nous avons été dénoncés. Les « Gardiens de la révolution islamique » ont fait une descente chez nous. Nous avions été prévenus. Donc j’avais fait disparaitre toutes les cassettes et les écrits du parti communiste. Ils n’ont rien trouvé mais ont quand même embarqué mon frère et ma soeur ainée, mais pas moi (car j’étais malade et ma mère les a suppliés). Ma soeur a subi la prison durant une semaine, mon frère a été torturé. Ne trouvant rien contre eux, ils ont été libérés. Nous nous sommes alors dit que nous n’étions plus à notre place en Iran et qu’il fallait partir. Cela a pris du temps car nous n’avions pas d’autorisation de quitter le pays. Je suis venue en France à l’âge de 22 ans en m’inscrivant à la fac de lettres. Il a fallu que je perfectionne mon français pour faire des études. J’ai perdu 5 ans de ma vie, sans pouvoir faire des études, condamnée à rester à la maison. Puis ensuite, je me suis inscrite à l’école des sages-femmes car il était trop tard pour faire des études de médecine.
C’était dur, car nous avons voulu le départ du Shah, nous avions cru en Khomeiny, cru en la démocratie. Alors que la dictature est revenue sous une autre forme, avec l’obligation de pratiquer la religion musulmane. Cela a été encore plus dur pour les juifs et les chrétiens.

D&J : Arrivée en France, combien de temps as-tu mis pour te sentir bien ?

Maryam : Quand j’ai quitté l’Iran, je me suis dit que je ne reverrais plus mon pays. J’ai fait le choix de partir et de quitter mon pays natal par instinct de survie.
Dès mon arrivée en France, j’étais euphorique. J’avais enfin retrouvé la liberté. A partir de la deuxième année, j’ai commencé à sentir le déracinement mais je n’avais pas le choix de revenir dans mon pays.

D&J : Tu es retournée en Iran ?

Maryam : J’y suis retournée deux fois : en 2004 et en 2009.

D&J : Quelle est la condition des femmes en Iran ?

Maryam : Les hommes peuvent s’habiller assez librement. Il y a plus de contraintes pour les femmes. La religion reste très pesante dans la société iranienne. Au nom de Dieu, ils arrivent toujours à rester au pouvoir en culpabilisant les personnes.
Dans la culture, on nous apprend depuis l’enfance que la femme est soumise. En Occident, j’ai appris que les femmes peuvent s’exprimer et se défendre. Lorsque je me suis rendue à nouveau en Iran, je suis passée pour infréquentable.
Dans les familles aisées, le pouvoir des hommes se ressent moins. Dans la classe moyenne et la classe ouvrière, qui sont majoritaires, la femme doit suivre son mari. Elle doit faire ce que son mari lui demande et décide.
Les femmes qui se marient en Iran ne sont pas au courant de leurs droits, alors qu’elles peuvent faire préciser dans leur contrat de mariage de pouvoir voyager librement, donc elles sont condamnées à rester au foyer. Les lois sont faites en faveur des hommes.
Une femme qui répond est une femme qui tient tête, cela ne passe pas.
Le divorce existe mais est très mal vu. Souvent, seule la famille proche le sait. Le divorce est souvent tranché en faveur de l’homme et la garde des enfants est confiée à l’homme.
Dans la loi islamique, un homme peut avoir 4 femmes légalement et 99 concubines. Dans un procès, le témoignage d’un homme vaut le témoignage de deux femmes. Dans les héritages, les filles héritent du tiers des biens des parents, les garçons des deux tiers.
C’est grâce à l’Occident que j’ai appris qu’une femme avait le droit de s’exprimer, de se défendre. Au début de mon arrivée en France, quand des hommes parlaient, je pensais que je ne pouvais pas intervenir. Je l’ai appris plus tard.

D&J : L’homosexualité est fortement réprimée en Iran ?

Maryam : Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a déclaré en 2007 qu’il n’y a pas d’homosexuels en Iran. La transsexualité [et non le transgenre] est acceptée, mais pas l’homosexualité. La seule manière pour un homosexuel de vivre son orientation sexuelle au grand jour est de changer de sexe. Beaucoup d’hommes se sont suicidés après l’opération.
L’homosexualité est condamnée et beaucoup d’homos ont été pendus, même à des grues pour faire des exemples.

D&J : Il y a eu récemment des manifestations en Iran, d’où cela vient-il ?

Maryam : Les gens protestent à cause du manque de liberté d’expression. Internet est filtré, mais les jeunes arrivent souvent à accéder quand même aux contenus filtrés. Les gens protestent aussi parce que la vie est très chère, alors qu’il y a de l’argent issu du pétrole.
Pour avoir un travail, il faut être pistonné et avoir des relations, les autres jeunes sont au chômage.
Les jeunes ne veulent plus entendre parler de la religion. Les manifestants ont brulé des mosquées, mais en fait, c’est parce qu’il y avait des « Gardiens de la révolution islamique » qui y étaient installés.
Le Gouvernement a réussi une fois de plus à étouffer le mouvement. Jusqu’à quand ?
Ce sont les jeunes qui feront bouger et changer les choses, mais je ne sais pas combien de temps cela prendra.

D&J : Toi qui as été réfugiée, quel est ton regard sur la situation actuelle les migrants en France ?

Maryam : Cela me dépasse que des gens puissent dire « ils n’ont qu’à rester dans leur pays ». S’il y avait une guerre en France, les gens courraient pour sauver leur peau. En France, les gens ne savent pas ce qu’est l’absence de liberté, les bombes, et l’influence des islamistes fanatiques sans aucun respect pour les femmes.
Nous sommes dans nos appartements douillets, nous ne sommes pas confrontés à cela, et nous ne pouvons pas comprendre la détresse de ces gens.