Critique de « Play boy » Constance Debré Ed. Stock (Madeleine)

La peau sur la table

Le 30 mai dernier, le « prix de la Coupole » 2018 * a été attribué à Constance Debré pour son roman « Play boy » paru en janvier chez Stock.

De quoi s’agit-il ?

En lecture rapide, l’histoire d’un coming-out assorti de scènes d’amour en termes crus. (cf. l’extrait supposé vendeur de la 4ème de couverture)
S’il ne s’agissait que de cela, on en a lu d’autres !
L’intérêt vient ici de ce que le passage de l’hétéro à l’homosexualité suscite un mouvement iconoclaste tel qu’il balaie tout sur son passage en faisant table rase d’une vie classique et programmée.
Révolution personnelle donc qui laisse le champ libre à une vie réinventée, à la quête et reconquête de soi.
Récit d’émancipation qui se présente fragmenté, sorte de Légo, fait de chapitres courts et phrases coups de poing qui fracassent les représentations traditionnelles : mariage, famille, classes sociales, relations amoureuses et genre.
Que tout vole en éclats, rien d’étonnant , la faille est déjà là, dans la dualité originelle de l’identité, fille avec des goûts et des envies de garçon et plus encore : « A 4 ans, j’étais homosexuelle. Je le savais très bien et mes parents aussi. Après , c’est un peu passé. Aujourd’hui ça revient. C’est aussi simple que ça.« 
Et de virer alors sa « panoplie de fille » pour retrouver l’androgynie de base, ce qu’elle appelle le style « neutre » celui qui lui correspond et « qui va avec tout« .
Dualité encore des origines familiales avec « un pied dans la bourgeoisie,l’autre dans la dèche« , en ligne directe de parents à la fois « bourges et toxicos » . Père camé, mais grand-père ministre…
Et de torpiller le clan ultraconservateur des Debré : « Chère famille paternelle, un peu cul serré… et lui le grand homme, tsoin, tsoin…« , « le grand-père que personne n’a jamais oser emmerder tellement ils avaient tous besoin de sa grandeur… »
Le mariage ? Son mariage ? D’un ennui fondamental ! « C’est la base de la vie de couple de s’emmerder. La vie de couple et la vie tout court ».
Et avec un enfant, c’est encore pire. Avec la nécessité du frigo rempli, même plus de « place pour le vide », soit vacance et liberté.
Dérision qui va jusqu’au cynisme quand elle évoque sa profession d’avocate : « Secouer les pauvres jusqu’à leur faire cracher des billets. De toute façon leur vie était foutue. Moi j’avais besoin de garder ma Rolex« … « J’aime les coupables, les pédophiles, les voleurs, les violeurs, les braqueurs, les assassins. C’est pas qu’ils soient coupables qui me fascine , c’est de voir à quel point ça peut être minable, un homme »
Nous voilà au fin fond de la désillusion, façon Céline.
Et au terme de ce jeu de massacre, que reste-t-il ? L’amour rédempteur ? Même pas. Certes, il y a la rencontre du féminin, élément fondateur de la transgression générale : « Ma première dérogation, c’est elle« . Mais la femme aimée (?) n’est qu’un moyen : « J’avais décidé que ce qui pouvait arriver entre elle et moi était la chose la plus importante de ma vie. Ce qu’elle était ne comptait pas »
L’amour se confond avec le désir et le désamour avec son épuisement.
C’est à la fois « la fête et le désastre« , l’un et l’autre vécus en toute connaissance de cause, avec pour seule boussole sa propre personne : « Moi je suis innocente, moi je suis la pureté, le Bien incarné. Mon secret, l’égoïsme. Totalement, parfaitement, égoïste. Pour mon bien et celui des autres. »
On peut être agacé, et il y a de quoi, par tant d’auto-complaisance et forfanterie. Révolte de bobo qui lève le poing avec une Rolex au poignet… On a déjà connu ces enfants gâtés crachant dans la soupe, révolutionnaires en peaux de lapin, déterminés à changer la vie, mais prompts à rentrer dans le rang après avoir pris la pose.
Cela dit, derrière la provoc étalée et les constants paradoxes, on peut aussi reconnaître au personnage, la franchise, certain degré de lucidité et le mérite de l’autodérision. Ainsi : « Je suis riche, elle est pauvre. C’est pour ça que je vais gagner. C’est obligatoire. Les riches gagnent toujours et les pauvres crèvent toujours…. Je suis née comme ça , c’est dans mon ADN…On n’a pas besoin d’argent quand on est riche. On n’a pas besoin des autres quand on est riche. On n’a besoin de rien quand on est riche. C’est une question de honte qu’on n’a jamais. »
Ni honte, ni sanction (« Un bourgeois, ça ne fait pas de taule« )
C’est aussi grâce à cette impunité que parfois les enfants gâtés font bouger les lignes, si l’on pense aux Amazones des Années Folles (Barney et consœurs) riches héritières, socialement intouchables, pouvant se permettre de vivre en pionnières, « selon leur nature ».
Au final, qu’on apprécie ou non, on a affaire à quelqu’un qui s’est cherché une écriture pour dire autrement l’enfermement social et le vide existentiel . Autrement encore, l’ardeur amoureuse par un langage cru à la trivialité assumée, et qui implique de s’exposer sans fard. Sans doute s’est-elle appropriée la phrase de Céline (citée dans une récente interview)

« Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n’avez rien.« 

Madeleine

* précédents lauréats, entre autres :

Frédéric Mitterrand : « Mauvaise vie »
Pierre Bergé : « Lettre à Yves »
Virginie Despentes : « Vernon Subutex »
Fabrice Luchini : « Comédie française »