« Girl » de Lukas Dhont (Téo)

Allez voir un film abordant le thème de la transidentité est toujours particulier pour moi. Je le sais, et même si l’héroïne est MTF*, cela va créer un écho à mon propre vécu. Et, si le personnage est FTM*, cela risque souvent d’être encore plus déstabilisant. Qui dit faire écho, c’est l’assurance que mon cerveau zappera plusieurs trucs à la première vision du film…juste pour se protéger, pour se donner une sorte de droit de retrait. Ainsi il m’aura fallu voir au moins 3 fois le film Tomboy  pour le voir vraiment et en entier !… Je ne pensais donc pas en allant voir « Girl » que ce film fasse exception à cette logique.
Ceci étant posé, voici donc ci-dessous les impressions que mon cerveau n’aura pas trop filtrées pour les laisser atteindre la pointe de ma plume.
Dés l’affiche, dés la lecture du  synopsis, j’ai senti une odeur de cliché : une personne trans MTF qui rêve (au hasard) de devenir une (jolie) ballerine…
Mais pourquoi pas… La faire rêver d’un avenir de pilier de rugby aurait sans doute été d’une autre manière plus déstabilisant… surtout pour les non initiés à la transidentité et les adeptes de la vision binaire des genres…
Pour commencer, faisons une revue en plan large de la situation de Lara adolescente transgenre en début de parcours de transition.
Côté médical, tout semble en apparence pris en charge avec respect, rigueur, attention et bienveillance.
Côté familial, tout semble accepté, acquis. Même si on aurait voulu en savoir plus sur sa mère invisible dont Lara prend régulièrement la place auprès de son petit frère.
Côté études, elle semble avoir sa place et être respectée dans cette école de danse même si on lui demande de faire doublement ses preuves avec des entraînements particuliers éprouvants pour mettre son corps au pas. On se demande même si la professeure n’y prend pas parfois un certain plaisir malfaisant…
Bref, tout est dans le « semble »…
Certes les fêlures familiales apparaissent lors de moments de tension entre Lara et son père quand les mots ne peuvent, ne veulent se dire, ni se confier. Peut être les relations avec sa mère auraient elles été plus aisées ? Mais n’est ce pas un peu comme dans toute famille où parents et ados naviguent ? Les petites fissures transpireront aussi dans les sanglots de Milo (le petit frère de Lara) qui un matin, énervé, l’appellera Viktor. Sans doute une envie irrépressible de se soulager d’un si lourd fardeau qu’on l’oblige de porter mais dont il n’a pas tous les codes, toutes les explications à hauteur d’enfant pour comprendre, pour digérer.
Mais revenons à la carrière de danseuse que Lara désire embrasser. On peut se demander pourquoi avoir posé son dévolu sur une telle carrière compte tenu de toutes les difficultés qui seront décuplées par sa transidentité… Challenge personnel ? Envie de se mettre en danger, d’éprouver sa féminité ? Quitte à devenir « pleinement » femme autant l’être jusqu’à la pointe du cliché ? L’amour de la danse doit s’imposer immensément à Lara, à son être tout entier pour engager son corps dans une telle galère. La danse apparaît alors à certains moments comme une activité d’automutilation (les pieds ensanglantés, les douleurs musculaires,…) pour faire « payer » son corps. Et cette discipline d’acier expose aussi dangereusement ce corps au regard et aux jugements de Lara, des autres et des miroirs. Alors un vestiaire, une douche deviennent des lieux hostiles que seul le refuge de sa chambre semble pouvoir apaiser pour un temps le soir venu. Chambre de décompression, bulle de protection après une journée confrontée à un monde où il faut toujours faire attention, se cacher où un seul regard peut paraître inquisiteur même dans les transports en commun.
A l’école, professeurs et élèves semblent pourtant avoir accepté sa différence même si on sent des regards interrogateurs qui disent parfois plus que les mots. Et, quand la violence des mots de certains élèves, des regards, des gestes, longtemps intériorisés, maîtrisés, « explose », les scènes n’en sont que plus violentes et insupportables. Prenons par exemple la soirée entre filles  lorsque l’une d’elles avec l’accord tacite de la meute oblige Lara à se dévoiler anatomiquement. On ne comprend pas pourquoi cette fille en arrive à une telle violence soudaine ou préméditée, ni pourquoi aucune autre ne s’oppose à ce « viol collectif », ni pourquoi Lara ne lui oppose pas un NON violent par les mots et voire même par les gestes ! …
Lara navigue ainsi entre envie de se cacher et envie d’exposer à elle-même et aux autres sa « féminité particulière » et ce même contre ses envies intérieures les plus profondes. Montrer sa féminité dont son corps prend pas à pas les formes et apprend jour après jour les codes avec la peur omniprésente de se sentir intruse, de ne pas être à la hauteur et que sa différence reste à jamais graver dans sa peau comme un graff indélébile lisible par tout autre.
Dans cet apprentissage, ses désirs et ses expériences sexuelles sont comme autant d’essais et pulsions plus ou moins incontrôlées, maladroites, perturbées et malheureuses dont on ne comprend pas toujours le pourquoi du comment. Peut-être le doit elle à son tumulte hormonal intérieur.
Mais quand la musique de ballet s’élève, quand les pas de danse reprennent alors, c’est comme si chaque pas, chaque pirouette, chaque pointe endurée entre sourire de façade et larmes de douleurs, avait pour Lara le pouvoir d’accélérer le processus de transformation de son corps, d’accélérer le temps qui s’écoule avant la promesse du scalpel à venir pour atteindre son inaccessible étoile de future danseuse étoile.

Téo

* MTF : transition Homme vers Femme
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FTM : transition Femme vers Homme