1ère rando dans le Lake District (GB) – 2018

On m’a souvent demandé « Mais pourquoi marches-tu ? », sous-entendu pourquoi faire 20 à 25 kms par jour pendant deux semaines ? N’est-ce pas fatiguant ou monotone ?
Bien sûr il y a le coté « performance ». No pain no gain dit-on en anglais (on ne réussit rien sans effort). Comme un défi qu’on se lance quand le meilleur de sa jeunesse est derrière soi, que le corps vous lâche peu à peu et qu’on voit la mort se profiler à l’horizon.


Mais il y a surtout un ras le bol de notre monde matérialiste et consumériste, de cette société hyper connectée, factice, déshumanisée. C’est une protestation contre le tout-voiture, le bruit incessant qui accompagne tous nos déplacements. Bousculade et compétition, violence et surmenage. Et maintenant il y a la Covid-19, le dérèglement climatique (inondations catastrophes par-ci, incendies par-là) et même les gesticulations tragiques de Trump. On « marche » sur la tête !

1ère rando dans le Lake District (GB) – 2018


Alors, vous imaginez mon bonheur de me retrouver seul sur des chemins déserts ou en pleine forêt, le portable coupé, sans autre interruption que le passage d’un troupeau de chèvres, sans autre préoccupation que de trouver un emplacement adéquat pour le pique-nique, pour admirer le paysage, respirer à pleins poumons, sentir la douceur du soleil ou accepter l’averse comme un bienfait. Oublié le poids du sac à dos, les pieds trempés ou l’essoufflement dû aux pentes abruptes. Pour cette troisième année de marche (pas vraiment solitaire puisque je voyageais en compagnie d’un déjiste de Nancy) nous commencions notre matinée à 6h par un long temps de méditation à partir d’un texte d’évangile, d’un extrait du roman de Nikos Kazantzakis sur la vie de saint François ou d’une page tirée des Fioretti (recueil d’anecdotes semi-légendaires de la vie de François). Temps de ressourcement indispensable pour bien commencer la journée.

 

Sur le Chemin portugais vers St Jacques de Compostelle (2019)

Incidemment, j’ai appris que saint François, comme beaucoup de monde au Moyen-Age, faisait régulièrement des centaines de kms pieds nus dans la neige (loin du confort des marcheurs modernes !) en Italie bien sûr, mais aussi pour se rendre à Compostelle, au Maroc ou à Jérusalem.
Pendant ces journées de marche, plus ou moins solitaires, j’ai souvent pensé au sens de ma vie, à la direction que je voulais lui donner, à ce qui m’empêchait de vivre plus sereinement, à mes ami.e.s, à ma famille, à ma foi en l’homme et en Jésus (ce qui pour moi revient au même), à ma sexualité (comme don de Dieu). Et avec Michel, nous partagions nos opinions sur la marche du monde, sur l’Église (entre convictions et saines critiques), et sur la fréquence des manifestations de la providence divine à notre égard (comme de trouver un point d’eau alors que nos gourdes étaient vides depuis longtemps, ou un hébergement après avoir essuyé plusieurs refus et avoir marché jusqu’à l’épuisement), ce que d’autres appelleraient simple « hasard » ou « concours de circonstances » mais qui étaient pour nous de claires indications de la bienveillance divine.

La marche, enfin, c’est comme une métaphore de la vie avec ses étapes, ses inconnues, ses dangers, ses beautés à couper le souffle, ses moments de paix profonde…
Comme je l’ai lu quelque part : « La marche n’est pas un moyen pour parvenir à une fin… elle est en elle-même sa propre
fin ».

Sur le Chemin de St François d’Assise en Toscane (2020)

Et pour terminer…. Ce court poème d’Antonio Machado

Toi qui chemines, ce sont tes traces qui font le chemin, rien d’autre
Il n’existe pas de chemin, le chemin se fait en marchant
Et lorsqu’on se retourne on voit le sentier
Que jamais on n’empruntera à nouveau.

Yves