Qu’est-ce qu’une vague ?
Le terme désigne « un mouvement ondulatoire selon l’action du vent et par extension tout ce qui rappelle ce mouvement, sous forme d’afflux subit »
L’image suggère des hauts et des bas (apogée ou « creux de la vague ») flux et reflux avec une idée négative d’attaque ou de submersion (rien d’étonnant à ce que la métaphore marine s’impose actuellement en ces temps de pandémie qui nous dépasse).
Et si on envisageait le terme dans un sens positif, si le phénomène s’inscrivait dans un but de conquête et d’accomplissement ?
C’est dans cette perspective qu’on peut inscrire les différentes phases d’un mouvement d’émancipation féminine appelée « féminisme » et qui s’est périodiquement manifesté depuis le début du XIXème siècle jusqu’à nos jours (cf. l’étude de la journaliste Anne Chemin qui revient sur 150 ans d’histoire du féminisme).
La métaphore marine est là aussi particulièrement appropriée car outre la symbolique de l’eau qui réfère traditionnellement à la féminité, elle évoque bien le mouvement collectif et successif :

« Une vague c’est une multitude de petites gouttelettes qui, rassemblées, donnent naissance à une puissance déferlante. » (cf. l’historienne Christine Bard)

En haut de la vague : l’apogée du combat pour l’égalité.
Dans le creux : le calme après la tempête, voire le repli, le ressac.
La vague est par ailleurs porteuse d’aspirations et revendications selon l’époque traversée, la culture et les valeurs du moment. A chaque époque, son combat.

« Parce qu’il est à la fois une idée, un mouvement et une conscience, le féminisme est le fruit d’un contexte politique, économique et culturel. Il est très perméable à son environnement : il se transforme au fil du temps » (C.Bard)

C’est pourquoi il faudrait parler de féminisme pluriel, d’autant qu’à chaque individualité, sa propre lutte. Certaines femmes excluent les hommes, d’autres veulent un combat commun. Certaines s’attachent à combattre des lois (en particulier les pionnières de 1900) d’autres plutôt les mentalités (les rebelles de 70)

« Chaque vague recueille le précieux héritage de la précédente tout en affichant une nouvelle identité politique, de nouvelles revendications, de nouvelles références intellectuelles. » (A. Chemin)

C’est ainsi qu’on peut distinguer 3 moments, 3 étapes , chacune caractérisée par des références et des revendications particulières :
La plus longue née au début du siècle dernier qui porte sur les droits civils et politiques (cf. les suffragettes en Angleterre) se situe dans un processus historique de démocratisation (initié pendant la révolution de 1789). Un féminisme d’action fortement critiqué et qui ne trouvera son aboutissement en France qu’en 1944. Une fois ces droits acquis, c’est le creux de la vague des années 1945-1970. Après les années de guerre où elles ont suppléé aux forces masculines, les femmes sont écartées de la sphère publique, reléguées à des tâches subalterne, réduites comme toujours à leur apparence sexuelle, moquées ou adulées, idéalisées (la « fête des mères) autant qu’infériorisées.
Il faudra mai 68 pour ranimer la flamme ( cf. le premier geste public du MLF pour « la femme du soldat inconnu »).
Ce sont surtout les années planning-familial. Ce qui est revendiqué cette fois, à travers la contraception, l’IVG, c’est la liberté sexuelle (Cf les slogans : « Mon corps m’appartient » « Le privé est politique« )

Et comme le résume C.Bard :
« La première vague parlait de droit, la deuxième de libération. La première vague croyait à la transformation juridique de la condition féminine, la deuxième à la révolution des mentalités et des consciences. Dans les années 70, les femmes malgré les réformes législatives, continuent à se heurter à des préjugés sexistes dans la famille comme dans le monde du travail. C’est à cette oppression « patriarcale » que les féministes veulent mettre fin »

La référence théorique et philosophique n’est plus la déclaration des droits de l’homme de 1789 mais le « le deuxième sexe » de S. de Beauvoir. La célèbre formule « On ne naît pas femme, on le devient » dénonce le conditionnement à la servitude.
Ce n’est donc pas étonnant si la troisième vague se développe autour du concept de « genre » défini par l’américaine Judith Butler. Soit : le sexe est biologique mais le genre (masculin/féminin) est culturel. C’est lui qui assigne un rôle (masculin/féminin) prédéfini selon des normes qui aliènent tout le monde, hommes et femmes.
C’est pourquoi le féminisme dit universaliste a pour but de déconstruire le genre, considérant que rien ne relie les femmes entre elles , si ce n’est leur biologie et que leur attribuer d’autres traits communs (goûts, capacités…) est forcément misogyne. Le but est ainsi de libérer les femmes des attendus sociaux et les faire accéder en toute légitimité aux postes et privilèges réservés au masculin (d’où le tollé des conservateurs).

Ce féminisme radical ou universaliste s’oppose aux essentialistes ou différentialistes qui ne considèrent pas sexe et genre comme deux entités séparées et n’excluent pas les hommes.
Autre distinction et non des moindres : les deux premières vagues postulaient l’existence d’une condition commune à toutes les femmes, la troisième met en avant la pluralité des identités.
L’intersectionnalité est le mot-clé du féminisme contemporain, il souligne l’imbrication entre les discriminations de race, de classe et de genre.
Les féministes intersectionnelles considèrent qu’il existe d’autres oppressions qui viennent s’ajouter à celles du patriarcat, comme la classe sociale, la religion, la couleur de peau, le handicap ou l’orientation sexuelle. Et les discriminations (racisme, « classisme », homophobie ou transphobie) peuvent aussi bien se faire par d’autres femmes. Pour les intersectionnelles, le féminisme doit s’adapter à toutes ces réalités qui ne sont pas prises en compte dans le féminisme universaliste ou « féminisme blanc » (celui de la femme occidentale, en principe hétéro et socialement aisée) qui fait un amalgame sans distinguer les spécificités alors qu’il faudrait envisager selon les cas, un « afro-féminisme » ou un « féminisme islamique ». Ainsi , pas plus qu’une hétérosexuelle n’est légitime pour parler au nom des homosexuelles, une non-musulmane ne devrait être en mesure de porter un jugement, par exemple sur le port du voile.

Peut-on décider à la place de l’autre, ce que doit être sa liberté ?

Disparité donc entre essentialistes (ou différentialistes), universalistes ou intersectionnelles et pourtant à l’heure où le combat féministe se diversifie, la troisième vague avec #metoo se rassemble autour de la lutte contre les violences faites aux femmes (agressions sexuelles, viols, féminicides) et le hashtag devient l’un des modes d’action les plus efficaces. Pour l’historienne Bibia Pavard, ce « féminisme de hashtag » transgénérationnel et transcommunautaire fédère toutes les individualités et c’est la caractéristique la plus marquante des mobilisations actuelles : « En rendant visible la multiplicité des expériences personnelles, les réseaux réconcilient l’indignation individuelle et le combat collectif. Ils facilitent ce que les sciences sociales appellent « l’appropriation ordinaire du féminisme » : même si elles ne sont pas inscrites dans un groupe militant, les femmes peuvent, grâce à un like ou un hashtag, revendiquer publiquement leur engagement et participer à une mobilisation politique ».On peut conclure avec A.Chemin, que plus d’une vingtaine d’années après sa naissance, les traits de la troisième vague se précisent. Et ils reflètent, comme ceux des deux premières, l’esprit du temps.

Ce texte reprend en grande partie la démarche et le propos de la journaliste Anne Chemin dans son article : « Les trois « vagues » successives » qui ont construit le féminisme moderne » paru dans le journal « Le Monde » le 16 octobre 2020 et qui fait intervenir la parole des historiennes Christine Bard et Pipia Pavard.

Pour ce qui concerne l’intersectionnalité, j’ai pu développer de façon personnelle, ayant assisté à l’atelier des féministes musulmanes (regroupées dans l’association LALLAB*) dans le cadre du forum : « Dieu est-il sexiste ? » (2017 à St Jacut).

J’espère que cette synthèse aura contribué à faire le point et clarifier toutes ces déclinaisons d’un même thème et qui, parfois contradictoires, ont de quoi dérouter.

Bonne lecture !

Madeleine

*LALLAB : contraction de lalla (madame en arabe) et de laboratoire.
L’association compte plus de 200 bénévoles en France et fait polémique : porte-voix de minorités responsables ou façade respectable d’une idéologie inégalitaire et machiste ?