Pour mémoire, rappelons que Marthe Robin est cette mystique française connue pour des phénomènes tels que visions religieuses, stigmates et inédie (cf. wikipédia).L’inédie est un terme qui désigne l’absence de toute nourriture, limitée dans ce cas précis à la prise quotidienne d’une hostie consacrée. Rongée par la maladie (encéphalite) et constamment alitée (paralysie) elle a reçu, conseillé des milliers de visiteurs et tenu une importante correspondance. C’est aussi, avec son directeur spirituel, le Père Finet, la co-fondatrice des Foyers de Charité (78 communautés en 42 pays). C’est donc en odeur de sainteté qu’elle décède en 1981 à l’âge de 78 ans. En 1988 devant l’importante dévotion dont elle a été l’objet, le Vatican entame une procédure de béatification en désignant deux « théologiens censeurs ».
En 2014 les « vertus héroïques » de Marthe Robin sont reconnues et depuis, la canonisation semble en bonne voie or voilà que paraît dernièrement un livre au titre sans ambiguïté :

« La fraude mystique de Marthe Robin »

Pavé dans la mare… brûlot anti-clérical ?
Non, s’en défend l’éditeur dans sa préface -mise au point.
Ce n’est nullement « une machine de guerre » et l’auteur Conrad de Meester (décédé en 2019, le livre est donc posthume) n’est ni un athée scientiste, ni « un bouffeur de curé ».
De fait, clerc lui-même (moine déchaux dans la province des Flandres) il est à la fois historien, théologien et spécialiste des grandes mystiques avec une attention particulière aux figures contemporaines. Et c’est justement à lui que s’est adressé le Vatican dans le cadre de son enquête, d’autant que De Meester a de la sympathie pour M.Robin qu’il cite volontiers dans ses conférences. C’est donc en toute bonne foi qu’il se plonge dans les archives de la future sainte : poèmes, carnets, journaux d’itinéraire spirituel.
Et ce qu’il découvre le stupéfie : ces textes, il les connaît, il ne peut que les reconnaître puisqu’il en a été le commentateur dans son étude des grandes mystiques. Au total, une petite trentaine de femmes ainsi mises à contribution (ou pillées selon le point de vue) dont Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne, Thérèse de Lisieux pour les plus connues et dont les livres avaient été recommandés ou offerts à Marthe au fil du temps. Il examine le courrier personnel : même coupons prélevés, même tricotage sans référence aucune. Le « je » de Marthe Robin n’est que l’appropriation de ces voix multiples.
Alerté par cette découverte, il veut aller plus loin et se rend sur le terrain. Il visite, il interroge.
Qu’en est-il au juste de cette extraordinaire inédie ? (à noter qu’il n’y a jamais eu de preuve clinique, l’intéressée ayant toujours refusé l’hospitalisation).
Le corps de la défunte a été retrouvé hors de son lit, avec aux pieds des chaussons à semelle usée. Sa paralysie n’étant par ailleurs, ni totale, ni constante, elle pouvait donc se déplacer, fût-ce en rampant, donc se nourrir un tant soit peu – ce que ne dément pas la famille (la petite-nièce Colette Foulon) :
« Même si elle a emprunté des passages de livres, grignoté parfois un fruit et peut-être de temps en temps rampé, qu’est-ce que ça change à sa spiritualité ? »

Spiritualité ?

Certes la foi de Marthe était sincère et ses souffrances réelles, certes par son écoute, sa bienveillance, elle a pu faire du bien autour d’elle.
Pour autant peut-on parler de « spiritualité » là où il y a tricherie et mise en scène ?
C’est là qu’il convient d’interroger notre rapport au surnaturel et au miraculeux.

Des figures comme Marthe Robin se présentant en ligne directe avec le Ciel viennent combler le vide sidéral où tombent les prières humaines. Une intercession a de quoi conforter, voire guérir tous ceux que leur foi (ou l’effet placebo) va sauver.  Tant mieux pour eux mais on ne peut, de nos jours, en rester à cette vision psycho-magique religieuse.
Les « troubles psychiques de nature hystérique » diagnostiqués chez Marthe par les médecins de l’époque, ne pouvaient guère trouver d’écho dans une population majoritairement catholique pratiquante et peu au fait d’une psychiatrie débutante. Mais nous avons à présent les moyens d’un meilleur discernement avec les outils médicaux, historiques et sociologiques, avec le recul et l’éducation nécessaires. On peut comprendre sur le plan psy que des douleurs atroces et enfermantes peuvent amener à chercher une issue « par le haut », soit le plus souvent un refuge dans le religieux (selon le contexte culturel d’une époque). On sait maintenant que l’hystérie liée à l’encéphalite (ce dont souffrait Marthe) peut provoquer des hallucinations telles qu’en connaissent nombre de psychotiques en état de crise. Idem pour les stigmates générés par identification névrotique. On est à même d’établir le profil-type des bienheureuses martyres : souvent pauvres, malades, peu instruites intellectuellement (milieu rural fréquent) mais gavées de religion (Soubirous, Robin en France, Neumann en Allemagne, Valtorta en Italie).

La valorisation dont elles sont l’objet peut répondre inconsciemment à un besoin de réparation. Dans le cas de Marthe : être enfin « reconnue » ? (elle, l’enfant illégitime que son père nourricier « ne considérait pas mieux que son chien » comme elle le confie par lettre à une amie). Le soin qui les entoure ainsi que la prise en charge financière soulage aussi les familles.
En contre-partie, elles deviennent l’enjeu d’une stratégie qui les dépasse, enfermées dans un rôle dont elles ne peuvent plus sortir, instruments malgré elles d’une institution qui s’empresse d’en faire des icônes et des outils de justification. Ainsi la « petite dame » entrevue par Bernadette arrive à point nommé pour confirmer le dogme de l’Immaculée Conception promulgué quelque temps avant par le pape Pie IX. Marthe, quant à elle, devient la figure emblématique de tout un mouvement, celui des Foyers de Charité essentiellement occupés , par prêches et retraites, à promouvoir un « renouveau de la foi ». Et au-delà, elle sert de « totem » à ce qu’on peut appeler des « clans » en veine de légitimité : gens avides de retrouver un pouvoir perdu, nostalgiques d’une époque où fusionnaient l’Église et l’État, aristocrates déclassés, réactionnaires identitaires, autrefois Action Française, aujourd’hui extrême- droite, ultra-conservateurs, ultra-cathos de la Manif pour tous…

Ainsi naissent et prospèrent, plus ou moins liées à l’image de Marthe, les communautés dérivantes : « l’Emmanuel » ou « Les Béatitudes » pour les plus connues, censées assurer le renouveau charismatique alors que sous des dehors de modernité, il s’agit d’intégrisme, en contre-offensive à Vatican II : retour à un catholicisme doloriste et répressif, aux valeurs fascisantes (cf. les « stages de masculinisation » et autres « thérapies de conversion »…) Les scandales récemment mis à jour en ont démasqué la face sombre et le fonctionnement sectaire quand en cercle fermé, les chefs de communautés seuls dépositaires de l’autorité divine, usent d’une mystique dévoyée pour endormir les consciences et satisfaire leurs pulsions.
C’est en style plus allusif, néanmoins affirmé que l’éditeur, parlant du livre, fait le même constat à la fin de son Avertissement :
« Se déduit de cet ensemble un manifeste contre les dérives religieuses, lesquelles proviennent plus qu’à leur tour du faux besoin et de la vraie tentation de combler le silence de Dieu. Il vient à l’appui de la purification qu’ont entrepris les papes Benoît XVI et François, d’intolérables perversions. Il démasque aussi la « mauvaise foi »qu’encourage le désir du miracle. Il dresse également le bilan des années qui ont vu abonder , à rebours de la grande tradition spirituelle, de paradoxales illuminations et d’illusoires lumières »

Distinguer la clarté du clinquant…

Une spiritualité authentique ne donne pas dans le spectaculaire et la starisation. Elle s’enracine au contraire dans la réalité, l’humanité de personnes faillibles comme tout un chacun (la sainteté n’est pas l’absence de péché) mais guidées au plus profond par la nécessité de l’action juste, tout au long d’une vie. Les modestes personnes que furent, même médiatisées, l’abbé Pierre et sœur Emmanuelle, n’ont jamais invoqué surnaturel et merveilleux. Ni dolorisme, ni héroïsme. Au contraire, en évoquant personnellement la souffrance intime d’un célibat imposé par l’Église, ils n’ont pas craint d’abîmer leur image. Et on se doute bien que, même au plus près du message évangélique, eux n’ont aucune chance d’être canonisés.
Et tous ces obscurs, clercs ou non, œuvrant, vaille que vaille, au bien commun, sans tambour ni trompettes…
Il serait bon de revoir ce que Christine Pedotti appelle « la fabrication des saints » (fausses reliques au Moyen-Age) initiée par Jean-Paul II , comme « levier d’évangélisation » (ou visée politique, cf la canonisation du fondateur de l’Opus Dei). La rapidité n’est pas de mise quand s’imposent prudence et circonspection, intelligence et information.

Et pour en revenir à l’objet de cette étude, on peut avec le journaliste Christophe Chaland (Le Pèlerin) se poser les ultimes questions :
En fin de compte, qui était en réalité Marthe Robin, disparue derrière son image ?
Comment apprécier les fruits produits par les Foyers de Charité ?
Pourquoi Rome qui avait pris connaissance du rapport de De Meester (précédant le livre) a-t-elle refusé le dialogue tout en demandant le « secret » ?
En sous-titre de son livre , De Meester a souhaité inscrire : « Dieu saura écrire droit sur des lignes courbes »
On peut ajouter que pour séparer le bon grain de l’ivraie, il y aura de quoi faire.

Madeleine

Bibliograhie :

« La fraude mystique de Marthe Robin » par Conrad de Meester (édition du Cerf – octobre 2020)
« Marthe Robin, sainte ou tricheuse ? » (article d’Emilie Lanez, journaliste au Point – octobre 2020)
 » Marthe Robin, mystique ou mystificatrice » (par Christophe Chaland – Le Pèlerin – octobre 2020)
 » Ne fabrique -t-on pas trop vite les saints ? (par Christine Pedotti – Le Pèlerin – octobre 2020)
« Marthe Robin, pierre d’achoppement » Forum de discussion internet 2017 (la polémique existait déjà)
On y trouve notamment le témoignage et la réflexion de l’internaute « Françoise  » dont j’ai repris par moments l’analyse . De formation scientifique, c’est sous l’angle médical qu’elle envisage le phénomène mystique. Par ailleurs, rescapée de l’Opus Dei dont ses parents furent membres et victimes, c’est en connaissance de cause qu’elle montre (et démonte) la machine cléricale dans ce qu’elle peut produire de pire.

Pour la controverse, on pourra lire :

« Marthe Robin, un magnifique témoin d’espérance » sur le site martherobin.com
On y trouve la « postulation » de Sophie Guex (membre des Foyers de Charité) soit l’argumentation en faveur de la canonisation : 15 pages qui réfutent point par point le rapport de De Meester.
Publiée le 2 octobre, cette postulation ne rend donc pas compte du livre publié le 8 et riche de 25 ans d’enquête supplémentaire.

Le débat reste ouvert.