Un an après le « Consentement«  de Vanessa Springora qui dénonçait l’emprise de l’écrivain Gabriel Matzneff, paraît le livre de Camille Kouchner ( « La familia grande ») dénonçant également des faits de pédophilie. Qui plus est, celle-ci apparaît dans le cadre familial et peut être requalifiée en inceste (moral dans ce cas précis, l’abuseur étant le beau-père, soit le représentant symbolique du père).

Ce double aspect amène à s’interroger sur ce qui fonde et perpétue l’abus sexuel.
On a souvent évoqué le climat libertaire des années 70 et tel est le contexte de ces deux récits.
Après des années de puritanisme, on découvrait les bienfaits de la libération sexuelle.
Parallèlement, la psychanalyste Françoise Dolto avait déclaré que l’enfant était « une personne ».
On en a vite conclu qu’en tant que tel il avait droit à sa sexualité et comme il n’est jamais trop tôt pour bien faire, cette expérience ne pouvait que lui être bénéfique.
Plus largement les idéologues propédophiles inscrivaient leur pensée dans une attaque contre l’ordre moral bourgeois dont le journal « Libération » se faisait l’écho.
Des pétitions circulaient pour faire libérer les pédophiles en difficulté, une fronde s’est même organisée pour modifier les textes et abaisser l’âge du consentement. On y trouvait de prestigieuses signatures : Françoise Dolto, Louis Althusser, Jacques Derrida, André Glucksman, Gilles Deleuze, Alain Robbe-Grillet, Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers et près de 80 personnes dont de nombreux médecins. De grands intellectuels donc, issus du monde bourgeois dont ils avaient à coeur de combattre les préjugés, autrement dit gens de pouvoir et d’influence. Et c’est bien là que tout se joue. Car au-delà de la permissivité d’une époque, il subsiste une constante, un universel à toutes ces affaires, c’est le lien entre sexe et pouvoir.
Dans la relation dissymétrique, la prédation implique domination et rapport de force. Celui-ci peut s’exercer à l’intérieur des familles et on pense à des milieux défavorisés. Dans les faits, il y a des tyrans partout et quel que soit le milieu, plus il y a de pouvoir, plus il y a de risque.
Comme le dit la psychanalyste Muriel Salmona : « Plus les gens sont en situation de domination , de toute-puissance, pire c’est car cela génère toutes sortes de privilèges et l’impunité. »

Le privilège d’avoir accès à des objets interdits avec la satisfaction de la transgression et le sentiment d’être au-dessus des lois communes (la clientèle de la prostitution enfantine ne se limite pas aux marginaux, mais comporte aussi, incognito, des hétéros classiques par ailleurs bien nantis mais à la recherche de plaisirs de plus en plus inédits).
L’impunité surtout car mis en accusation, l’abuseur a sa stratégie :

le déni : la victime est décridibilisée. On parle de mensonge, d’affabulation, de fantasme (Cf « la théorie de la mythomanie » qui a longtemps prévalu chez les médecins)
–  la légitimation : la victime est consentante (on parle cette fois de « sexe non-violent ») voire demandeuse (cf les lolitas provocatrices). On parle d' »enfant amoureux »de l’adulte.

F. Dolto est allée jusqu’à dire que « les petites filles victimes d’inceste étaient toujours consentantes. » (in « Choisir la cause des femmes » nov. 1979)
Et puisqu’il s’agit d’amour réciproque, on ne saurait en contester le bien-fondé et les bienfaits
Le prédateur fait croire au sentiment, entretient la confusion et leurre tant l’entourage que l’enfant lui-même.

L’ écrivain Christophe Tison abusé de 9 à 13 ans, dans son récit « Et pourtant il m’aimait », le décrit ainsi :
« Chaque jour il avançait moins masqué. Il disait à qui voulait l’entendre qu’il aimait les enfants. Que les enfants étaient formidables… Je ne saisissais pas pourquoi personne ne comprenait ce qu’il disait. Comme personne ne soupçonnait un instant que ce qu’il disait avait un double-sens. »

La tactique de l’abuseur est d’amener par cette ambivalence l’attente de l’enfant dans le champ de son désir à lui :
« J’avais l’impression qu’il était le seul être au monde qui se préoccupait de moi et j’y courais plein de joie, la mort dans l’âme…. Je le haïssais pour ce qu’il me faisait subir, je l’aimais pour ce qu’il m’apportait »

Le prédateur fait ainsi croire à l’enfant qu’il veut son bien , qu’il l’éduque, qu’il lui rend service et que finalement il est bien « chanceux » (Matzneff parlant de la relation « unique, » « exceptionnelle » à chacune de ses jeunes conquêtes successives). L’enfant rendu redevable, complice dans le temps, se pense consentant, endosse la culpabilité et garde même une forme d’attachement :
« Je ne pouvais pas parler, je n’y avais jamais songé tellement tout cela était de ma faute, tellement j’étais compromis et depuis si longtemps. Et puis au fond je l’aimais bien, Didier. Depuis plusieurs années je m’étais habitué à lui. A sa présence, à ses cadeaux et à son amour des enfants »

Enfin ultime protection du pédo-agresseur : le « bouclier d’honorabilité » (cf M. Salmona)
Le pédophile est par stratégie quelqu’un de très social, brillant, charismatique, inspirant confiance par son « aura » et sa réussite. : rayonnement des intellectuels et des artistes, carrière émérite des magistrats et politiques, compétence des entraîneurs sportifs, sacralisation du prêtre… Un tel personnage n’est pas isolé, il a une surface sociale, un réseau, un entre-soi sur lequel il peut compter (le clan germano-pratin autour de Matzneff, le fan-club inconditionnel de Mickael Jackson, l’Église couvrant les »affaires ».) C’est ainsi qu’entre déni, légitimation et protection persiste l’aveuglement social et l’impunité des individus.

Que cache ce refus de voir ? Quelle résistance s’oppose à l’évidence ?

Muriel Salmona : « La société est complètement fascinée par le rapport de force et la domination. Elle donne raison aux dominants. Nous sommes dans une société patriarcale où ce qui est vraiment reconnu voire adulé, c’est la toute-puissance. »

Patriarcat… voilà sur quoi reposent fondamentalement tous les abus et que dénoncent tous les #metoo, « ce système idéologique qui traverse les siècles : le corps des enfants et des femmes en tant que propriété des hommes » dont parle l’écrivain Patrick Jean.

En voici le principe :

« Que la famille soit nucléaire, spirituelle ou nationale, le père en est le chef absolu, maître, guide et souvent propriétaire. « Patron », dont l’origine est commune avec celle de « père », est à la fois un supérieur hiérarchique, un leader, mais aussi un saint protecteur, un modèle de vie ou exemple qu’on utilise pour reproduire un objet. Le père est tout. Dieu est le « Père ».
C’est cette position hiérarchique centrale qui fixe encore bon nombre de règles sociales et politiques….
« La question pédophile s’inscrit en effet dans ce schéma universel où le père est le maître-propriétaire. L’agression sexuelle d’un enfant, au-delà de la satisfaction sexuelle, est une matérialisation de ce pouvoir, l’activation d’une puissance paternelle familiale (le père) religieuse(le prêtre) et politique (l’homme). La perpétuation de ce modèle patriarcal, tant au niveau de la famille que de l’organisation sociale, est aussi celle du droit exercé sur le corps des femmes et des enfants ».

Est-ce une fatalité ?

« Non, ce n’est pas une fatalité », dit M. Salmona, Il faudrait déjà faire dégommer d’une certaine manière cette toute-puissance, ces privilèges, cette domination. Lutter contre le sexisme, contre toutes les formes de discrimination et d’inégalité. Lutter contre tous les stéréotypes, la culture du viol et repositionner la sexualité pour qu’elle soit une sexualité humaine et pas une arme de guerre contre les femmes et les enfants. »

Dans l’immédiat et concrètement, il y a nécessité à réformer les lois pour qu’elles soient plus adaptées à la réalité des violences commises : soit un seuil d’âge du non-consentement et une imprescriptibilité des faits car c’est justement la prescriptibilité qui permet l’impunité.

Madeleine

Bibliographie :

Christophe TISON : « Et pourtant il m’aimait » (Ed. Grasset, 2004)
Vanessa SPRINGORA : « Le consentement » (Ed. Grasset, 2020)
Camille KOUCHNER : « La familia grande » (Ed. Grasset, 2021)
Muriel SALMONA :
           –  Émission « C à vous » le 14 janvier 2020
            – France culture, émission du 6 janvier 2021
Patrick JEAN : « La loi des Pères » (Ed. Du Rocher, 2020)