Archives de catégorie : ARTS ET CULTURE

Voyage en tous genres dans l’art (Pierre)

Pour la troisième fois Bernard notre guide professionnel et éminent érudit artistique nous a conduit samedi 8 mars dans un voyage passionné et passionnant au travers de cinq siècles d’arts au Musée des Arts de Nantes.
Avec lui nous parcourons les « genres » : petit clin d’œil, il ne s’agissait pas de nos genres sexués mais de la subtile hiérarchie des genres picturaux
, (l’histoire, le portrait, la scène de genre, le paysage, la nature morte, que nous avons parcouru à l’envers de moins noble au plus noble, les académies (institutions destinées à la formation des artistes peintres, sculpteurs, architectes, dessinateurs, graveurs), les écoles (concept utilisé dans le monde de l’art pour référer à une tradition commune à l’ensemble des peintres d’une même nationalité ou ville si j’ai bien compris !).
« Celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d’un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement ; et comme la figure de l’homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la Terre, il est certain aussi que celui qui se rend l’imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres … un Peintre qui ne fait que des portraits, n’a pas encore cette haute perfection de l’Art, et ne peut prétendre à l’honneur que reçoivent les plus savants. Il faut pour cela passer d’une seule figure à la représentation de plusieurs ensembles ; il faut traiter l’histoire et la fable ; il faut représenter de grandes actions comme les historiens, ou des sujets agréables comme les Poètes ; et montant encore plus haut, il faut par des compositions allégoriques, savoir couvrir sous le voile de la fable les vertus des grands hommes, et les mystères les plus relevés. »
L’immense érudition de Bernard fait qu’avec lui comme chantait Jean Ferrat « on ne voit pas le temps passer » mais on voit bien le temps passé ! Les siècles défilent, on découvre au travers d’un détail que seul nous aurait complètement échappé, une « erreur » volontaire ou non d’un peintre, une ombre, une perspective pour lesquels notre guide n’est jamais en mal d’explications. C’est ainsi que nous nous attardons par exemple devant un mendiant joueur de vielle qui ne s’avère pas si pauvre que perçu à première vue, puis devant Jean-Auguste-Dominique Ingres peignant madame de Senonnes.
Ce tableau qui fut réalisé avant que Marie Marcoz et Alexandre de Senonnes ne soient mariés, fut un temps appelé
La Trastévérine.
Dans ce portrait la référence à
Raphaël est claire, Bernard attire notre attention sur le traitement des somptueuses étoffes et des (trop) innombrables bijoux qui trahissent la parvenue ; sur la pose alanguie, le foisonnement d’accessoires, la beauté des coloris vénitiens, rouge et or chatoyants dans la partie inférieure du tableau, qui renforcent la présence du visage du modèle isolé sur le fond sombre du miroir, qui révèle sa nuque mais aussi les mains difformes (eh oui le grand Ingres ne savait pas peindre les mains !).
Tout évoque le luxe de ces premières années du
XIXe siècle robe de velours grenat, garnie de précieuse mousseline des Indes et de dentelles transparentes, couteux châle de cachemire blanc. Le modèle pose dans l’alcôve d’un boudoir tendu de soie or, dont on a garni les coussins du divan, mais aussi les murs qui encadrent le miroir situé à l’arrière-plan sur lequel Bernard attire notre attention.
A la demande de notre guide nous cherchons en vain longuement une « erreur » mais une fois mis en lumière par Bernard nous ne voyons plus que son bras démesurément long, détail voulu qui annonce la peinture moderne et fascina Picasso.
Au lieu de défiler devant des dizaines de tableaux, sans en percevoir la quintessence, Bernard nous conduit dans un savant dédale d’un tableau à un autre, pour nous faire saisir comment progresse l’art pictural et comment la technique intervient aussi avec la peinture en tube qui au XIXème siècle vient tout bouleverser.
On attend avec impatience une suite vers les œuvres modernes et contemporaines car on a plus appris en deux heures qu’en des jours à regarder distraitement de longue série de tableaux dans maints musées du monde.
Un sympathique repas conclut comme de juste cette matinée, car après avoir sustenté abondamment notre esprit il fallut penser au corps et bavarder tranquillement de choses et d’autres en philosophant sur la vie et le monde !

Pierre

« Deux » de Filippo MENEGHETTI (2020) – par Madeleine

C‘est l’histoire de deux vieilles dames (Madeleine et Nina) habitant sur le même palier et que l’entourage (la famille de Madeleine) voit comme deux gentilles retraitées se rendant mutuellement service.
En réalité il s’agit d’un vieux couple installé depuis longtemps dans le faux-semblant et qui sauve ainsi les apparences en attendant de réunir la somme qui leur permettra d’emménager ensemble dans un appartement à Rome, ville de leur rêve et de leur première rencontre.
L’une d’elles, Nina, la plus combative, pousse la plus timorée (Madeleine qui a été mariée) à révéler leur projet à sa famille et ainsi mettre à jour la nature de leur relation, ce que Madeleine n’arrive absolument pas à faire.
Blocage psychologique et conflit entre les deux femmes. Le film aurait pu continuer dans cette veine mais l’histoire, comme la vie parfois, bascule dans le drame avec l’AVC de la plus fragile.
Le combat de Nina va être de récupérer sa compagne que sa famille finit par éloigner dans un EHPAD.
Au thème de l’amour caché , se superpose celui de sa survivance par- delà les obstacles, la maladie et la séparation.
La critique salue, à juste titre, le traitement maîtrisé du sujet, son audace (les amours, la sexualité des seniors) et sa délicatesse, la mise en scène inspirée et le jeu des actrices.
Elle ne prend pas assez en compte l’ambivalence de la fin, qui ouvre tout un champ de réflexions.
Certes la pugnacité de Nina finit par payer, mais à quel prix ! Les deux amantes finissent par se retrouver mais barricadées dans un champ de ruines (appartement saccagé, cagnotte vidée)
Certes les unions homosexuelles sont devenues légales, mais dans le rapport aux familles tout reste à vivre au cas par cas. Ici, tout repose sur un conflit de sentiments et d’appartenance : la relation de la fille à sa mère primant évidemment sur celle de la « voisine », quand bien même serait-elle la « compagne ».
On ne peut que penser à ces couples d’avant le PACS, dévastés par le sida et l’intervention des familles ignorant et dépouillant le survivant.
Le film montre bien les ravages qu’entraînent la clandestinité et le porte-à-faux.
Nina est poussée à la violence, violence verbale envers son amie indécise (scène traumatisante en pleine rue). Poussée à l’illégalité : intrusion dans un appartement qui n’est pas le sien, dégradation volontaire d’une voiture, compromission avec une auxiliaire de vie stupide et cupide (à la clé : le cambriolage-représailles par le fils voyou) et enfin rapt d’une personne dépendante (Madeleine arrachée à la Maison de retraite)
On voit mal comment poussée à la faute et s’étant mise dans son tort, elle pourrait ensuite dénoncer et porter plainte.
Au final, deux femmes réunies mais démunies.
Le tragique est encore une fois au rendez-vous des amours non plus interdites mais encore taboues aux yeux des proches.
Au-delà du psychologique, le film a presque valeur de documentaire : il évoque avec réalisme la fin de vie, la dépendance, le pouvoir des familles et la difficulté d’assurer une relation amoureuse quand elle n’est ni socialement ni également soutenue et validée.

Madeleine

« Querelle » Kévin Lambert – Ed Le Nouvel Attila (Pierre)

Querelle sociale au canada

Etrange roman que celui-ci mêlant avec talent la chronique sociale d’une grève dure dans une scierie du Lac-Saint-Jean et les aventures gays érotiques, voire carrément pornographiques de l’un des héros Querelle (hommage à Jean Genet et à Rainer Werner Fassbinder) et de quelques jeunes en perdition.
On pourrait croire ce mélange improbable ou même ridicule, eh bien non, c’est passionnant, quels que soient nos opinions sur les mouvements syndicaux (tout allusion aux évènements récents en France serait purement fortuite !) on se laisse aller à suivre avec passion cette lutte sans merci, à détester les patrons salauds, à sympathiser avec les fous grévistes, à apprécier le talent sadien de l’auteur. Que les femmes se rassurent le vrai héros n’est peut-être pas Querelle mais la belle Jézabel, monstre d’ambiguïté ou monstre tout court ?
Un dernier mot : les amateurs de happy end seront déçu au-delà de toute limite, mais vous ressortirez de cette lecture à regret après avoir éprouvé des émotions fortes et contradictoires !

Pierre

 

Un après-midi paillettes et froufrous (Téo)

Que faire un dimanche gris et pluvieux de novembre ?
Pourquoi pas aller s’amuser gay-ment à un spectacle pour la bonne cause ?
Après avoir participé à l’entrainement au manger épicé indien d’Isabelle, nous sommes partis en compagnie de Pierre-Hugues, direction le show transformiste – mais pas que – monté chaque année par les Gays Randonneurs : les Plus Belles Girls. Une découverte pour moi.
Dés l’accueil, nous sommes mis dans le bain. Les GRN distribuent ça et là leur programme mais aussi préservatifs et autres fluides tandis que créatures pailletées, emplumées, perchées sur des talons improbables circulent dans la foule nombreuse. Des escarpins qui doivent leur changer des chaussures de rando ! En fond sonore une ambiance disco nous invite déjà à la bonne humeur et à se dégourdir corps et gambettes.
Dans un public que l’on devine acquis, voire même partie prenante à la cause LGBT, on peut croiser avec une agréable surprise une poignée de familles avec enfants. Une initiative éducative à la différence, à la diversité et à l’ouverture d’esprit pour ses bambins qui ne peut qu’être saluée et encouragée. Allez, ajoutez y une rencontre avec les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence et ses enfants seront armés pour un avenir assurément arc-en-ciel…
Mais chut ! La sono se tait. Le noir se fait. Le rideau rouge s’ouvre sur un monde de plumes, strass et paillettes. Sur le thème de l’opéra, les tableaux se succèdent avec des sketches mêlant humour et chorégraphies. Parfois le public est sollicité pour applaudir, se lever et effectuer quelques pas de danse. Une Dorothée téléportée des plateaux de TV millésime années 80 débarque sur le plateau pour une chorégraphie style cours d’aérobic de la belle époque eightise. On, s’amuse à deviner sous le maquillage et les perruques le genre de l’artiste en piste. Une fois on gagne, l’autre fois on perd… Malgré le contenu inégal des tableaux, on se prend au jeu et on entre avec plaisir dans cette folle cavalcade burlesque endiablée d’arc-en-ciel costumés.
Un entracte pour se gégourdir les jambes, déguster crêpes et boissons au profit d’associations. Certains en profitent pour entamer la discussion avec ces dames artistes ou pour faire avec elles un selfie d’un autre genre. Nous en profitons pour allez saluer dame Annette échangeant assise à son comptoir des euros contre des paillettes. De son côté Jean-Marc participe à la nombreuse troupe de bénévoles contribuant à la réussite du spectacle.
Mais déjà la cloche de la fin de l’entracte sonne.
D’autres scènes musicales, d’autres chorégraphies vont ainsi se succéder sous la surveillance bienveillante de Madame Hermeline descendue d’un improbable cabaret parisien pour ce fol après-midi provinciale. Ainsi ira le show jusqu’à un final parsemé de frou-frou et fanfreluches lointain cousin du carnaval de Rio.
Mais déjà la nuit tombe sur dimanche. Il est temps de dire au revoir à dame Hermeline et sa compagnie, de ranger plumes, boas et paillettes dans la malle à souvenir. Peut être l’an prochain reviendrons nous gayment.

Téo

« Mathias et Maxime » de Xavier Dolan – 2019 (Pierre)

Le jeune acteur, réalisateur, scénariste et producteur canadien : 30 ans et déjà 8 longs métrages à son actif,  nous donne un film dans lequel il célèbre l’amitié et l’ambigüité des sentiments. Après un détour mitigé par un film en anglais ce huitième film comme réalisateur marque son retour vers la francophonie. Tourné au Québec en langue française, le récit évoque une amitié masculine tournant à l’amour. Anne Dorval son actrice fétiche sera de nouveau de la partie pour assurer le rôle de la mère d’un des deux protagonistes. Le film a été présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2019, sans remporter de prix. 
C’est en tant que réalisateur  que Xavier Dolan s’est fait connaître du public lors de la projection de son premier long métrage
J’ai tué ma mère qu’il produit. Et est retenu dans la sélection « Un certain regard » du Festival de Cannes en mai 2010, où il retourne pour la deuxième fois en un an, le film y reçoit un accueil hautement favorable du public (une ovation debout de 8 minutes), et très enthousiaste de la critique  à la 41e Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2009, alors que l’auteur a tout juste 20 ans À l’automne 2009, il écrit le scénario de son deuxième long métrage, Les Amours imaginaires
Puis vient le succès de Mommy en 2014 (prix du jury à Cannes et carton en salles). Depuis, à raison de près d’un film par an, tous présentés dans les festivals de cinéma majeurs, il est régulièrement qualifié de « jeune prodige du cinéma québécois ».
En 2017, il reçoit le César du meilleur réalisateur
et celui du meilleur montage pour Juste la fin du monde, sorti l’année précédente..
Après l’échec à Hollywood de son précédent film Ma vie avec John.F.O’Donovan le cinéaste revient au Québec et se revitalise dans ce film de copains qui fait explicitement référence aux films de son aîné Denis Arcand, autre grand réalisateur québécois, Le déclin de l’empire américain et Les invasions barbares.
On y retrouve dans un premier temps une bande d’amis d’enfance autour d’un lac, qui fêtent le départ de Mathias en Australie dans un déluge de dialogues en franco-américain (difficiles à suivre nonobstant les sous-titres !) et plein de vitalité et de joie de vivre. Au détour d’un film d’amateur de la petite sœur de l’un d’entre eux, Mathias et Maxime vont devoir remplacer au pied levé les acteurs, dont la scène principale est un baiser entre eux qui va tout changer.
A partir de là le film va changer de rythme et se recentrer autour des deux principaux personnages, Mathias, excellemment joué par Xavier Dolan lui-même, trentenaire affligé d’une tâche de vin sur le visage et d’une mère borderline (Marie Dorval toujours excellente) dont il est le tuteur et Maxime jeune avocat et fils d’un homme d’affaires, bien sous tous rapports en couple avec une jeune femme.
Après le baiser tout change sans que rien ne soit explicitement dit avant les deux scènes finales. Xavier Dolan-Maxime aussi bon en acteur qu’en réalisateur (et comme son habitude en scénariste et costumier) et Mathias oscillent entre haine apparente et retour à l’amitié. La tension entre les deux principaux personnages est excellemment rendue par petites touches et l’on sent peu à peu que cette amitié va déboucher vers un autre sentiment : un amour qui a le plus grand mal à
 s’assumer.
Les acteurs sont tous excellents, l’atmosphère québécoise très bien rendue, les décors autour du lac superbes et l’on sort de ce film ébloui par l’incroyable maitrise de ce très jeune réalisateur : un film à voir absolument pour les inconditionnels de Xavier Dolan et ceux qui veulent le découvrir 

Pierre

Café littéraire de rentrée (Camille)

J’attendais ce samedi vingt-un septembre (non pas parce qu’il sonnait mon entrée dans ma trentième année !) mais pour vous retrouver, ami-e-s DJistes de Nantes et de plus loin, autour de mon salon changé en café littéraire !
Fleurs dans un verre, nougats iraniens en provenance directe, cultissime gâteau nantais, accompagneront nos échanges. Juste le temps de découvrir qu’il existe en Alsace un pinot tout autre que le pineau de mes Charentes natales, nous sommes tous installés !
C’est sous le signe du livre et du partage que commence notre après-midi : Bernard m’apporte l’ultime opus de la série de BD relatant l’histoire de Nantes dont je lui avais prêté les deux premiers tomes ! Voilà qui augure de nombreuses découvertes et un nouveau prêt très bientôt !
Nous attaquons avec du lourd, tant en ce qui concerne le poids du bouquin qui passe entre nos mains qu’à la teneur hallucinante des révélations qui y figurent ! Sodoma (de Frédéric Martel) l’enquête désormais célèbre qui lève le voile sur bien des silences au sein de l’Eglise catholique… Tour à tour et avec précision, Annette et Pierre nous expriment leurs ressentis, formulent des observations et nous apprenons que les révélations de cette enquête sont multiples et touchent aussi à la politique. Une lecture studieuse mais néanmoins passionnante.
Transition toute trouvée car révélation encore à l’évocation du Journal de Julien Green par Pierre et Madeleine (qui, absente, aura pris soin de m’adresser ses notes). L’homosexuel soi-disant non-pratiquant, capable de sublimer (ou refouler…) ses désirs apparait tout autre dans cette nouvelle édition de son journal, augmentée des passages jusque-là savamment censurés. On y découvre une vie souterraine, en totale contradiction avec les principes défendus au grand jour, comme une preuve que « plus le désir est publiquement réprimé, plus il explose dans la vie privée. Ainsi, celui qui chante la chasteté est souvent le moins chaste et celui qui dénonce le plus violemment l’homosexualité est souvent le moins hétérosexuel«  (citation de Frédéric Martel)…
Ce climat d’hypocrisie empreinte de morale et planquée derrière la religion nous donnerait bien envie de croire que Dieu puisse être laïc ! Pierre-Hugues, séduit comme d’autres par la vision de Marie-Christine Bernard (« Et si Dieu était laïc« ), évoque son dialogue imaginaire avec un Dieu exaspéré et désabusé par la perte de (bon) sens que traverse son peuple. N’avons-nous pas tous, simplement, le désir de nous rapprocher de l’essentiel, du message d’amour originel ?
C’est semble-t-il vers cela que tend Soif, le roman dans lequel Amélie Nothomb présente un Jésus-homme, incarné, et dont on se sent proche. Marie-Hélène nous ouvre la porte vers un texte profond, un rappel que le divin est là autour de nous, dans les petites choses autant que dans les grandes.
Interlude musical ! Sonorités claires et enthousiastes et chant vivifiant. La voix et la musique de Yann (que je ne connaissais pas), sur les mots de Pierre-Hugues, s’engouffrent dans la pièce. Nous nageons en pensées autour du rocher blanc.
A notre retour, un nouveau départ, pour l’Afrique cette fois… Hélène nous guide dans le récit de Salina, au son des tambours de guerre, des traditions ancestrales et claniques. Un enfant livré à lui-même, au milieu du désert… Que fait-on d’un tel héritage… ?
Méditant sur la question, nous partageons une apple pie au caramel et aux noisettes. L’automne ne semblait pourtant pas encore tout à fait installé mais nous avons dû lui donner envie puisque depuis, c’est chose faite !
D’héritage culturel et d’éducation, il en est encore question dans Les choses humaines de Karine Tuil. Une fiction très réaliste qui interroge les rapports homme/femme version grand angle, n’offrant pas de réponse facile mais plutôt le constat d’une urgence : celle de faire évoluer nos modes de pensée.
Notre nouveau, Damien, ne sera pas non plus venu les mains vides : il apporte Le lambeau dont nous avions déjà eu l’occasion de parler entre nous. Récit fort et plein de résilience du journaliste Philippe Lançon, une des victimes des attentats de Charlie Hebdo, et de sa longue reconstruction.
Florilège d’ouvrages enfin de notre ami Téo qui, outre la lecture des blogs DJistes, se révèle bon client des médiathèques nantaises ! Le chardonneret (Donna Tartt), A la recherche du temps présent (Kankyo Tannier), Le jardin arc-en-ciel (Ito Ogawa), et Appelez-moi Nathan (Camille ?? et  ??)  rien que ça ! Nous nous arrêtons un instant sur cette-dernière œuvre, une bande-dessinée qui évoque le parcours d’un adolescent réalisant une transition identitaire et sexuelle. Optimiste et s’adressant à un public jeune, nous constatons que la présence d’un tel ouvrage dans une bibliothèque publique ne peut être qu’une bonne chose.
Avant de nous séparer, sur une heureuse suggestion de Philippe, rendez-vous est pris pour une séance de cinéma le mardi suivant. C’est à quelques un-e-s que nous irons voir Portrait d’une jeune fille en feu de Céline Sciamma…
Reste de cette belle après-midi, sur mon bureau, un carton que j’avais bricolé pour l’occasion : le tableau des défis ! Quelques courageuses/courageux ont inscrit leurs prénoms face à un défi de lecture proposé ! 365 jours pour le relever…
Top départ et rendez-vous le 21 septembre 2020 pour découvrir si les audacieux ont triomphé !

Camille

Jour de courage (Madeleine)

C‘est l’histoire, apparemment toute simple, d’un lycéen, très bon élève, quoiqu’atypique et assez solitaire, qui décide un jour, de faire en cours d’histoire, et dans le cadre de la seconde guerre mondiale, un exposé sur la censure et les auto-dafés de l’Allemagne nazie.
Or, face à la classe et derrière l’exercice convenu, c’est tout autre chose qui va se jouer. Très vite l’adolescent focalise son étude sur un cas bien particulier, celui de Magnus Hirschfeld médecin juif allemand dont les travaux furent en une nuit totalement détruits et la bibliothèque brûlée sur un bûcher d’infamie.
A vrai dire, le jeune s’attache surtout à ressusciter l’œuvre du médecin en question, c’est-à-dire ses recherches sur la sexualité et son combat avant-gardiste pour les droits des homosexuels. Il dérive dangereusement vers la question du genre et de l’identité, s’attarde maladroitement sur la souffrance du rejet, de l’exil. On sent qu’il veut convaincre et toucher, ému lui-même et comme dépassé par un enjeu mal défini.
Voilà que son exposé l’expose…
En racontant l’histoire d’un autre, on devine qu’il parle de la sienne sans toutefois jamais rapporter à lui le mot qui le désignerait.
S’agirait-il d’un coming-out déguisé ?
Exercice aussi acrobatique que périlleux… Le malaise se communique à l’auditoire. Inquiétude de la professeure qui cherche à recentrer sur le sujet de départ en recadrant plus large. Gêne de la classe apathique (« les quintes de toux se succédaient » ) et sarcasme d’un élève excédé (« … qu’est-ce qu’il vient nous embrouiller avec ce prétexte d’auto-dafé ? Il la crache, sa valda ?‘) :
Honte enfin de la petite amie (platonique) amoureuse du garçon en difficulté, qui se croyait payée de retour et qui se voit reniée devant toute la classe qui les croyait en couple.
Et au terme de l’intervention, c’est le flottement, pour ne pas dire le flop : peu de commentaires, aucun réconfort et même une menace au détour d’un couloir. De tous côtés, c’est l’évitement, involontaire ou délibéré : l’enseignante pressée a un rendez-vous avec l’administration, les rares amis déroutés passent vite à autre chose.
Fuite et non-dits, ne reste plus que la solitude : « Il sombrait dans un grand vide, une sorte de vertige sans fin. Il s’abandonnait à ce genre de tristesse compliquée parce qu’il était le seul responsable de ce qui venait de se produire. Il avait en quelque sorte organisé sa propre chute. Mais il avait toujours su que ce serait le passage obligé. C’était enfin arrivé, il n’était ni soulagé, ni libéré. C’était tout le contraire. Le ciel s’est obscurci d’un coup. Il sentait la honte monter. »
En exil moral jusque près des siens (parents anciens immigrés qui ont eu leur lot de difficultés et qui n’aspirent plus qu’à « vivre tranquilles ») il n’a plus qu’à disparaître pour ne pas déranger.
Se peut-il qu’à un siècle de distance la parole soit encore et ainsi « avortée » ?
Malgré la « visibilité » actuelle et les référents positifs possibles, il n’est pas inutile de rappeler qu’à l’âge-charnière où chacun(e) cherche son identité et sa place, la « différence » peut être dramatique, voire mortelle.
L’écrivain Didier Eribon avait déjà parlé de la nécessité pour le jeune homo de « se construire à partir de l’insulte ».
Le psychiatre Serge Hefez en analyse récemment les effets : « l’agression verbale frappe mentalement autant qu’un coup de poing. Nous sommes dans le registre du traumatisme, un traumatisme qui dure, avec des symptômes post-traumatiques parfois très enfouis, dissimulés sous des couches de combat pour être soi-même. Les effets sont particulièrement dévastateurs chez les jeunes qui arrivent à l’adolescence. Au moment où ils doivent développer une certaine estime de soi, tout ce qui leur est possible, c’est la honte, la dissimulation, l’impossibilité d’exprimer librement ce qu’ils sont et ressentent. Des clivages intérieurs se créent, une homophobie intériorisée surgit : la partie sociale de l’être insulte à l’intérieur de soi la partie homosexuelle. Cela engendre le mépris de soi, à un âge où il est capital d’établir les bases d’un narcissisme sain et d’une bonne estime de soi.
Les relations amoureuses, la confiance en soi et dans les autres sont atteintes. Ce sont des mécanismes très pernicieux. »
Plus loin il conclut : « Le problème, ce n’est pas l’homosexualité. Le problème, c’est l’homophobie. C’est une maladie sociale qu’il faut traiter sous toutes ses formes, pas seulement de façon punitive mais aussi préventive. Cela passe par une éducation sexuelle digne de ce nom qui, dès le plus jeune âge, informe les enfants sur toutes les questions de sexualité, de genre, de masculin, de féminin, qui leur permette de s’épanouir et non de se construire dans la méfiance ou le rejet. Cela prendra du temps.« 

Synthèse et reprise
Madeleine

Bibliographie :
– « JOUR DE COURAGE  » par Brigitte GIRAUD
(Flammarion septembre 2019)
PSYCHOLOGIE Magazine, octobre 2019 : article de Serge HEFEZ : « Homophobie, pour en finir avec la haine » L’article mérite d’être lu et analysé dans sa totalité. En particulier, il répond très clairement au paradoxe actuel : de plus en plus de tolérance mais aussi de plus en plus d’agressions. Par ailleurs, il développe l’idée d’un inconscient évoluant avec l’histoire et les sociétés, ce qui met à mal les archétypes figés, « l’ordre symbolique » défendu par les tenants de la tradition.

La dignité de l’homme implique-t-elle des limites à la recherche scientifique ? (Yves)

Le 20 mai 2019 a eu lieu une conférence-débat en partenariat avec le Groupe nantais de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France et le Centre Culturel André Neher de la Communauté juive de Nantes.

Différents sujets de bioéthique ont été abordés :
Science – Bioéthique – Religion
La dignité de l’homme implique-t-elle des limites à la recherche scientifique ?

Les Invités :
Professeur Paul Atlan, gynécologue-obstétricien, spécialiste en bioéthique de la PMA, statut de l’embryon, médecine fœtale.
Rabbin Michaël Journo, rabbin de la Communauté Chasseloup-Laubat, à Paris dans le 15ème arrondissement, aumônier général des hôpitaux de France, membre de la commission d’éthique biomédicale du Consistoire, Père Bruno Saintôt, jésuite, responsable du Département Ethique biomédicale au Centre Sèvres (faculté jésuite de Paris). Travail de recherche sur le lien entre anthropologie (philosophique et théologique) et éthique.
Séverine Mathieu, sociologue, directrice d’études à l’EPHE (Ecole Pratique des Hautes Etudes) en sociologie des religions, de l’éthique, de la parenté et de la famille. Elle est l’auteure de « L’enfant des possibles. Assistance médicale à la procréation, éthique, religion et filiation » paru aux Editions de l’Atelier

Les intervenants de cette Table Ronde ont abordé les questionnements les plus actuels qui ont été débattus au cours des Etats Généraux de la bioéthique et qui seront examinés et discutés prochainement au Parlement pour élaborer la mise à jour des futures lois de bioéthique.
La discussion a pris en compte les trois grands moments de la vie que sont :
Naissance, évolution et développement des tests génétiques liés aux nouvelles techniques d’ingénierie souche, clonage thérapeutique, PMA, GPA
Défis contemporains de la filiation face aux avancées technologiques
Fin de vie et assistance au suicide
Après un état des lieux, scientifique puis sociologique, la discussion s’est faite autour des limites éthiques et pratiques émises par les différents intervenants dans un «face à face » science et religion.

Voici ci-dessous les impressions d’Yves sur cette table ronde :

La dignité humaine implique-t-elle des limites
à la recherche scientifique ?

De la part d’un panel de religieux (un jésuite et un rabbin), d’un obstétricien (contre l’IVG) et d’une sociologue (plutôt ouverte aux questions sociétales) on pouvait s’attendre à une réponse en OUI, poussant à limiter les avancées scientifiques en matière de bioéthique.
L’actualité proche (l’arrêt des soins sur la personne de Vincent Lambert, relançant le débat sur l’euthanasie) et le projet de loi sur la PMA pour les couples de femmes sont autant de questions qui ne peuvent nous laisser indifférents.
Notre association avait été personnellement (par téléphone) invitée à participer à cette conférence-débat. J’étais le seul déjiste (avec un couple d’ex-adhérents). D’où la nécessité de ce petit compte-rendu.
Au delà du discours convenu sur « la dignité imprescriptible de l’humain » * et le refus de la GPA (que l’obstétricien qualifiait de « prostitution », du fait de la location de l’utérus) j’ai été agréablement étonné par trois avancées dans la réflexion.
D’abord la reconnaissance du fait LGBT (non diabolisé) et le respect envers les couples de femmes et les couples d’hommes.
Ensuite la légitimité des couples de femmes à avoir et à élever des enfants. A une question de la salle sur l’avenir de l’enfant dans un couple de même sexe, la réponse fut sans ambiguïté : les rapports montrent qu’il n’y a pas a priori de traumatisme chez un enfant élevé par deux femmes ou deux hommes, alors que le nombre d’enfants maltraités au sein de couples hétéros ne cessent d’augmenter.
Enfin, l’importance de la filiation. Il semble en effet nécessaire – pour le bien de l’enfant – de mettre fin à la culture du secret. « Il faut savoir qu’on a été l’avenir d’un passé pour pouvoir devenir le passé d’un avenir » dit Rémi Bragues. En d’autres termes, un enfant qui ne connaîtrait pas ses origines aurait beaucoup de mal, à l’âge adulte, à se positionner comme père ou mère.
Lors du débat, le journaliste-médiateur a parlé d’une Eglise « en surplomb », ne faisant pas cas des personnes et des évolutions sociétales, faisant passer des principes universalistes (la « sacralisation de la vie ») avant la réalité des personnes. Il fut vivement pris à partie par l’intervenant jésuite qui, sans surprise, a défendu l’attention de l’Église envers les plus faibles.
On sourit devant autant de mauvaise foi. S’il est vrai que les chrétiens ont beaucoup œuvré dans le caritatif (le curé d’Ars, l’Abbé Pierre, le Père Wresinski, Mère Térésa, Sœur Emmanuelle, Jean Vanier et tant d’autres anonymes), il n’en reste pas moins que l’Église reste encore très frileuse devant les changements sociétaux et les multiples façon de faire famille. Ceci dit, elle reste dans son droit quand elle émet des principes de précaution entourant la vie, de la naissance à la mort.

Yves

* (extrait de mes notes) :
Si l’homme est un être de relation, il est important de conserver ce lien aussi longtemps que possible et de continuer à parler au malade, de lui dire ce que l’équipe médicale fait pour lui.
Quelle place faisons-nous à l’autre quand il est diminué ? Le cas de Vincent Lambert n’est pas unique. Il y a 1700 personnes cérébro-lésée en France. Il est important d’examiner chaque situation séparément et de reconnaître quand l’obstination devient déraisonnable.
Sur les utérus artificiels, les intervenants ont rappelé, avec raison, l’importance – pour le développement de l’embryon – de ce qui se passe dans une matrice humaine.

Dans la peau d’un évêque (Yves)

« Dans la peau d’un évêque« ¹ est le « récit » que Christine Pedotti² avait rédigé, en 2009, sous le pseudo masculin Pietro de Paoli.
Plutôt que d’en faire une recension, il me semble intéressant de vous faire lire quelques extraits en lien avec l’actualité, pour montrer que les sujets qui nous préoccupent étaient déjà bien connus des chrétiens et de la hiérarchie catholique il y dix ans. 10 ans plus tard la « bombe à retardement » explose. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas !

p. 101–106

Mangin… directeur d’un collège de frères des Ecoles chrétiennes… avait été contacté par quelques hommes de plus de quarante ans, des anciens du collège qui disaient avoir été victimes d’attouchements sexuels de la part de l’un des frères enseignants. l’affaire était compliquée dans la mesure où les faits, s’ils devaient être confirmés, étaient légalement prescrits. Mais le préjudice, le traumatisme, eux, ne l’étaient pas…
En acceptant de devenir évêque, je savais que je devrais sans doute un jour faire face à cela… Je penserais d’abord aux victimes, avant de penser à moi-même, au diocèse, à l’Église, au scandale. Quant au coupable… il est d’abord redevable de la justice humaine. Et l’Église, qui a fait confiance à un homme qui n’en était pas digne, a aussi le devoir de reconnaître sa responsabilité, et ses torts, si elle en a. Hélas, dans bien des cas, il y a eu un défaut de vigilance, une inconscience, parfois une connivence, qui ont permis à la situation de perdurer. Et la plupart du temps, l’évêque en exercice « hérite » d’une situation qui a été ignorée ou occultée par un ou plusieurs de ses prédécesseurs…
Mais quelques jours plus tard, il (l’enseignant pédophile) a été retrouvé pendu dans sa chambre. Il a laissé une lettre ambiguë dans laquelle il admet en partie les faits sans reconnaître d’autre faute que d’avoir aimé les jeunes gens et leur avoir manifesté de la tendresse. Dans un long développement, il accuse l’Église de refuser les réalités du sexe et du corps et se présente comme la victime d’un obscurantisme clérical étroitement moraliste…
C’est une chose si terrible, une perversion si effrayante ! [Il] parle de tendresse mais les plus jeunes de ses victimes avaient dix ans. Dix ans ! On voudrait tellement que de telles choses, ne soient pas possibles, ou alors que les monstres aient des têtes de monstres. Mais non, ce sont justes des hommes…
Pour lutter contre la pédophilie, Rome demande que les tendances homosexuelles « ancrées » soient détectées chez les futurs prêtres afin de prévenir les risques (référence à l’instruction de 2005, approuvée par Benoit XVI, sur l’impossibilité d’ordonner des séminaristes homosexuels) ; comme si l’homosexualité et la pédophilie étaient liées !
Un de mes vieux copains psychanalyste a une tout autre analyse. Selon lui, la pédophilie est une perversion dont le ressort est la prédation. Elles est d’abord le viol d’une jeune conscience avant d’être celle d’un corps. Le danger ne serait pas l’homosexualité qui est une sexualité entre adultes consentants mais un goût pervers pour la domination et l’appropriation d’autrui…
Pour en revenir à l’affaire Carbon, le suicide du coupable ne résout qu’à moitié le problème. J’en ai longuement parlé avec Mangin qui est en relation régulière avec les victimes. La sollicitude dont il fait preuve à l’égard de ces hommes, alors qu’il n’est responsable de rien, force l’admiration. Pour ces adultes dont l’enfance et l’adolescence ont été si intimement blessées, trouver un interlocuteur d’une telle qualité humaine, se sentir écoutés, respectés, est déjà un grand réconfort. Mais ça ne suffit pas. Les actes du frère Carbon ont été vécus par ces hommes comme soutenus ou permis par l’Église. Et puisque Carbon n’est plus là, il faut qu’au nom de l’Église quelqu’un assume la responsabilité, et porte une parole ou un signe de réparation et de réconciliation.

p. 167–168

(Le narrateur se retrouve pendant quelques jours de repos avec 6 autres amis, prêtres ou laïcs).
Je n’ai pourtant aucun goût pour la séparation des sexes. Je crois que les sociétés équilibrées font vivre côte à côte les hommes et les femmes. Et pourtant, cette parenthèse d’amitié entre hommes a une saveur particulière. Je savoure la tendresse et l’attention de ces instants partagés. Peut-être est-ce simplement parce que la confiance et l’amitié qui nous unissent permettent à chacun de baisser la garde et de laisser parler l’affection sans que s’expriment les rivalités et les jeux de pouvoir qui trop souvent colorent les relations des hommes entre eux.
Je n’aime pas dire « les hommes », « les femmes », comme si la diversité des personnes pouvait être réduite à des essences. Mais j’observe que les relations entre les hommes sont souvent plus hiérarchisées que celles des femmes. Il me semble que les femmes entre elles recherchent d’abord leurs ressemblances, leurs solidarités, tandis que les hommes recherchent les différences et provoquent des rapports de force. Habitus culturel ou héritage lointain de notre passé primordial de tribu de primates, dans laquelle les rapport s’établissaient par rapport au mâle dominant ? En tout cas, s’il est un « péché » qui est plus majoritairement masculin, c’est bien celui de la domination. Voilà pourquoi il est si réjouissant de vivre ces instants de vraie fraternité.

p. 204–205

Les populations qui traditionnellement « donnaient » des prêtres, c’est-à-dire les familles rurales nombreuses, ont disparu. Elles donnaient d’excellents curés de campagne. Aujourd’hui, la plupart des jeunes prêtres sont issus de familles bourgeoises traditionnelles. Et ce n’est pas sans poser de problèmes…
Ils sont très pieux, très obéissants, du moins en apparence. Quand on y regarde de près, ils obéissent davantage aux codes culturels de leur milieu qu’à l’esprit de l’Évangile.
Et puis, beaucoup sont de pauvres petits jeunes gens recroquevillés sur leur honteux malheur. Plus ou moins consciemment, il se savent « différents » ; différents de leurs frères, de leurs cousins. Certains savent, d’autres se le cachent. Ils accidentent d’autant plus aisément la discipline du célibat que les femmes ne les attirent pas. Il y a ceux qui se prennent pour des anges et ceux qui revêtent l’habit ecclésiastique comme une cuirasse qui les protégerait d’eux-mêmes et de la « tentation ».
Je ne peux croire que Rome ignore ce que tous les directeurs de séminaire savent. Le nombre de garçons ayant une dilection homosexuelle est en constante augmentation. La plupart des formateurs disent qu’on atteint la moitie, certains prétendent qu’on approche les deux tiers…
Ils sont honteux et terrifiés. La plupart sont convaincus d’être damnés ou au risque de l’être. C’est une énorme quantité de malheur qui se prépare, une bombe à retardement. Comment des hommes qui se haïssent intimement pourront-ils faire du bien au peuple qui leur est confié ?…
Au fond, peu m’importe qu’un prêtre soit homosexuel, pourvu que ce soit un homme adulte et libre. L’essentiel c’est qu’il aime les gens à qui il est envoyé.

Extraits proposés par Yves

¹ « Dans la peau d’un évêque » Pietro de Paoli – Ed Plon (2009)

² https://fr.wikipedia.org/wiki/Christine_Pedotti

God save the Pope ! (Yves)

Téo et Abdo nous ont donné à lire des articles fort intéressants sur Sodoma, le « pavé » du sociologue et journaliste gay Frédéric Martel. J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de cette recherche, comme certain-e-s d’entre vous ont eu l’occasion de le faire également par mail ou au cours de nos conversations.
Je veux juste émettre une réserve…. non sur la thèse de l’homophilie généralisée (80% des membres de la Curie seraient concernés), ni sur celle de l’hypocrisie (on jette l’opprobre sur l’homosexualité mais on ferme les yeux sur ce qui se passe intra muros), mon doute concerne plus la pratique de l’homosexualité : les orgies et le recours aux rapports tarifés qui, selon l’auteur, auraient lieu en sein du Vatican ou dans des boites spécialisées. Outre que chacun s’épie et que la délation va bon train (ce que K. Charamsa décrivait très bien de l’intérieur), il est bien connu que la libido décroît fortement après 60, et encore plus après 70 ans et que ce que F. Martel avance relève du fantasme de journaliste et des propos calomnieux de certains clercs entre eux, plus que de la réalité.
Ceci dit, ce livre (aussitôt traduit en plusieurs langues) doit faire l’effet d’un coup de Trafalgar dans le ciel bleu de Rome. Le pape François reçoit là un argument de plus pour faire évoluer l’institution catholique, et en particulier l’atmosphère particulièrement malsaine de la Curie.
En ce qui nous concerne, il faudra que les textes du magistère cessent de parler de « conduite intrinsèquement désordonnée » et reconnaissent l’homosexualité comme une variante légitime de la sexualité humaine. Cela entraînera un recentrage sur la loi d’amour (envers Dieu et envers ceux/celles qui nous entourent) en cessant de se focaliser sur la morale familiale et sexuelle. La bonne nouvelle de Dieu n’est pas une affaire de zizi.
Le pape a bien analysé que le problème majeur venait d’une institution trop hiérarchisée, trop autoritaire et refermée sur elle-même. Il faut faire fonctionner la décentralisation et redonner le pouvoir à l’ensemble des baptisé-e-s, qu’ils soient clercs ou laïques (femmes et hommes).
Je termine par cette photo d’un groupe de Catholiques LGBT anglais reçus à Rome par le Pape le 6 mars dernier, jour du mercredi des Cendres. Belle image de l’ouverture et de la bienveillance de François. Une attitude qui ne demande qu’à être inscrite dans les textes. Certes pas facile, tant le poids des Eglises d’Afrique, d’Amérique latine et de nombreux cardinaux conservateurs est important. « God save the Pope ! » (que Dieu protège le Pape).

Yves