Archives de catégorie : ARTS ET CULTURE

« Marvin ou la Belle Education » d’Anne Fontaine (2017)

A propos de Marvin

   Le film, libre adaptation du fameux livre d’Edouard Louis « En finir avec Eddy Bellegueule » ¹ a été précédé d’une réputation peu flatteuse , avec des critiques partagées : « A voir » (Le Monde) « C’est raté » (Libération).
Entre les deux, il y a le « globalement réussi » auquel je souscris.
Reconnaissons d’abord la justesse de la transposition. Si le scénario reprend l’idée d’un mauvais départ dans un milieu culturellement défavorisé, il fait passer l’ascension sociale du jeune garçon, non par l’écriture comme dans le récit, mais par l’initiation théâtrale, ce qui est tout aussi crédible et beaucoup plus « scénique ».
Par ailleurs, la force du film vient aussi de sa construction par allers et retours entre l’enfance humiliée et les étapes d’une vie qui se réinvente au fil des découvertes et des rencontres.
Subtiles superpositions de visages et de scènes dans la cohérence d’un cinéma intérieur…
A propos de scènes justement, on a reproché à la réalisatrice son parti-pris caricatural, la stigmatisation des couches populaires : « monde de brutes« , « salauds de pauvres« , « des Groseille pas drôles » avec en parallèle le milieu « branchouille » des « gays friqués« , superficiels et volages.
Mais, comme dans le livre (avec l’auteur qui ne mâchait pas ses mots) rien n’est gratuit, il s’agit de montrer pour démontrer , ce qui implique une certaine stylisation.
Par ailleurs, on peut voir les choses autrement.
Il y a d’abord d’indéniables beaux personnages tout en finesse et sensibilité (la Principale du collège, le metteur en scène) servis par d’excellents comédiens.
Ensuite, la réalité est plus complexe qu’elle ne se donne à voir : le brillant couple d’artistes gays, en se défaisant brusquement, révèle sa banale humanité, le dandy (Charles Berling) a sa part de mystère, et dans les replis du gros porc incarné par Gadebois, se cache un fond de tendresse.
Enfin et surtout, même si le trait est appuyé, les personnages ne sont pas figés. Ils bougent, ils évoluent parallèlement à la métamorphose du héros qui finalement ne se sauve pas tout seul.
Le transfuge social est souvent rejeté par la cellule familiale qui se sent trahie, mais il arrive qu’il devienne un facteur de prise de conscience et de changement allant de pair avec une forme de reconnaissance. Ici, c’est la sœur qui s’en fait le porte-parole : « Il est fier de toi » dit-elle en parlant du père. Laquelle fierté ne sera jamais explicite. C’est dans un discret mais significatif changement de vocabulaire qu’il faut décoder le repositionnement intérieur.
Au lieu du mot « pédé » autrefois éructé à tout bout de champ ( l’insulte qui condamne l’enfant à être une cible, qui bouche son avenir , à partir de quoi l’adolescent devra se reconstruire) le père retrouvé in fine, bredouille le terme « gay », politiquement plus correct, l’évolution sociale étant aussi passée par là.
Le film devient comme un prolongement du livre, en s’inscrivant dans les dernières avancées sociétales (« maintenant que vous pouvez vous marier »…) et dans une perspective plus optimiste de réconciliation, l’espoir d’une homophobie qui s’amende et s’adoucit. Sans être un chef-d’oeuvre, il remplit sa fonction, en particulier pour ceux qui n’ont pas le même accès à la lecture, soit :montrer pour sensibiliser, émouvoir et peut-être changer les regards.

Madeleine

¹ La critique de Madeleine sur le livre « Pour en finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis

La bande annonce du film « Marvin ou la Belle Education« 

« Le redoutable » de Michel Hazanavicius (2017)

   Le Redoutable, film écrit; produit et réalisé par Michel Hazanavicius, sortie en 2017. Biographie de Jean-Luc Godard, adaptation du livre  » Un an après  » d’Anne Wiazemsky.
En sortant du cinéma, le contenu de ce film m’a fait beaucoup réfléchir. Sur mes relations en particulier, amicales, affectives, etc…
Dans une relation, au début nous idéalisons la personne, ne lui accordant que des qualités. Puis l’habitude s’installe et on commence non seulement à ouvrir les yeux sur ses défauts, mais on en rajoute aussi. Dans une relation amicale, ou intime, on a l’impression que tout est acquis. On ne fait plus d’effort et la relation se meurt comme une bougie qui se consume. Lentement mais sûrement. On oublie de prendre le soin de « la relation ». On pense que l’autre peut nous aimer toute sa vie. Nous ne réalisons pas à quel point, nous pouvons perdre les personnes que nous aimons tant à cause d’inattention aux petits détails qui sont peut-être importants pour l’autre. La routine qui gagne du terrain et gangrène « la relation ». L’amour s’éteint petit à petit et l’indifférence le remplace. Parfois la haine peut faire apparition.
Enfin, voilà je voudrai dire à quel point les relations humaines sont complexes. Que rien n’est acquis pour personne et que toute notre vie, nous devrions prendre soin de l’amour amical, affectif que nous portons à l’égard de nos proches.

Maryam

« 120 battements par minute » de Robin Campillo (2017)

Le film retrace les années de lutte du mouvement ACT UP au début des années 90 alors que le SIDA fait des ravages depuis 10 ans. Epoque héroïque où les hommes tombent comme des mouches, avec des coupes sombres dans l’intelligentsia parisienne et le show-biz. Epidémie mal définie qui désigne et ostracise (cf. les dénis de Foucault, de Thierry le Luron…)
On se cache pour mourir…

Tant que le « cancer gay » ne touche (croit-on !) qu’une minorité peu reconnue, méprisée, méprisable (« ils l’ont bien cherché »…), on ne se bouge guère. ACT UP met les pieds dans le plat et dénonce, par des coups d’éclat, l’urgence de la situation et la quasi-indifférence générale (confortée par les forces réactionnaires complices).
Le film en retrace les étapes et les moyens. D’abord la constitution d’un corps collectif où chacun a la parole 1 mais fait bloc dans des actions spectaculaires : jeter des sacs de faux sang au visage de l’ennemi, les ministères (représentant l’inertie étatique) et les labos ( centrés sur leurs profits personnels).
Sur ce fond documentaire, se détache l’histoire personnelle d’une rencontre amoureuse entre Sean (le militant séropositif bientôt marqué par le kaposi) et Nathan (« séronég ») le Candide de l’histoire. Comme dans une tragédie, l’amour suit sa pente fatale : la mort de Sean et c’est alors que se rejoignent les deux plans, avec une « politisation » de l’intime concrétisée par l’image, en arrière-plan du corps agonisant, de la Seine rouge-sang. De fait, c’est le corps dans tous ses états qui est mis en scène tout au long du film, corps collectif actif et manifestant, exultant dans les fêtes et sur les dancefloors, corps individuel vibrant et pulsant tant dans l’amour que dans l’agonie.
Pulsion de vie qui traverse le film jusqu’au bout. Le spectateur hétéro découvrira (appréciera?) la vitalité d’une sexualité gay, qui plus est exacerbée par la menace de la mort et paradoxalement renforcée par sa réalité (le soir même de la crémation, le survivant enchaînant illico une nuit d’amour avec un autre partenaire…)
On peut reprocher au film ses clichés et ses maladresses : interminables séquences d’assemblées générales, utilisation facile des symboles et des affects, néanmoins il reste pour nos sociétés oublieuses et changeantes, un nécessaire et juste rappel de ce qui fut une « aventure du courage et de l’insolence ». Il nous rappelle les vertus de la contestation et de l’action juste, la puissance d’un mouvement fondé sur la solidarité, l’humanité.

En élargissant le cadre au-delà du film, on réalise maintenant que si la « communauté sida » a pu choquer en montrant les aspects concrets du sexe et de la maladie, elle a contribué malgré tout à rendre visible le couple gay et légitimer une relation d’amour faite d’engagement et de soutien mutuel, une conjugalité qu’on n’imaginait même pas.
Là où certains escomptaient qu’on verrait une « punition divine », c’est la compassion qui s’est fait jour2, avec dans le meilleur des cas, le renouvellement des représentations de l’homosexualité masculine. (cf les avancées du PACS, l’homoparentalité, le mariage pour tous)

Madeleine

1 On appréciera la présence d’Adèle Haenel tout à fait bien dans son rôle de battante et celle dde Nahuel Perez dont la maigreur nerveuse, le regard intense évoquent la figure et la ferveur d’un Guy Hocquenghem.

2 Dans le film, exprimée par la présence et l’attitude de la mère.

Il y a un an, la tuerie LGBTophobe d’Orlando (USA)

Beaucoup de stars ont rendu hommage aux victimes de cette fusillade mais Frank Ocean est l’un des rares artistes Hip Hop / R&B qui assume son appartenance à la communauté LGBT. Il était fondamental pour lui de s’exprimer sur ce sujet.
Le 21 juin 2016, il avait écrit cette lettre  :

«  J’ai lu dans les journaux qu’on jette mes frères du haut d’immeubles, les mains attachées dans le dos parce qu’ils ont enfreint la charia. J’ai entendu dire que ceux qui sont tombés sont lapidés par la foule s’ils bougent encore après leur chute. J’ai entendu dire que tout ça se fait au nom de Dieu. Je me souviens que mon pasteur parlait au nom de Dieu lui aussi, lorsqu’il citait les Écritures saintes. Lorsqu’il décrivait l’énorme étang de feu dans lequel Dieu souhaitait me plonger, le mot abomination s’échappait par tous les pores de ma peau.J’ai entendu qu’une tuerie homophobe avait laissé derrière elle des corps entassés les uns sur les autres, sur une piste de danse. J’ai entendu dire que l’assassin s’était fait passer pour mort au milieu de tous ceux qu’il avait tués. J’ai entendu aux infos qu’il était l’un des nôtres. Quand j’avais six ans, j’ai entendu mon père traiter une serveuse transgenre de ‘pédé’ avant de me tirer hors de ce petit resto de quartier, parce qu’on ne pouvait pas être servi par quelqu’un d’aussi dégoûtant. C’était le dernier après-midi où j’ai vu mon père, c’était la première fois que j’entendais ce mot, je crois, même si ça ne serait pas surprenant si je l’avais entendu avant.
Beaucoup nous détestent et préféreraient qu’on n’existe pas. Beaucoup sont dérangés parce qu’on veut se marier comme tout le monde, ou utiliser les toilettes adéquates, comme tout le monde. Beaucoup n’ont aucun problème à transmettre les mêmes bonnes vieilles valeurs qui chaque année rendent des milliers d’enfants suicidaires ou dépressifs. Donc, on dit qu’on est fiers et on exprime notre amour pour qui on est, et ce qu’on est. Parce que sinon, qui va le faire ? Je fais un rêve éveillé : et si cette barbarie et toutes ces transgressions à notre égard étaient en fait la contrepartie de quelque chose de meilleur qui se produit dans le monde, d’une grande vague d’ouverture des esprits et de réveil des consciences.Mais la réalité l’emporte, et elle est grise. Ni noire, ni blanche, mais morne. J’ai entendu qu’on était tous les enfants de Dieu. J’ai laissé mes frères et sœurs en dehors de ça et je me suis adressé directement à mon Créateur, j’ai l’impression qu’on dit la même chose. Si mon moi était plus fort en étant déconnecté de sa propre histoire, alors, je ne pourrais pas être moi. Je veux savoir ce que les autres entendent. J’ai peur des réponses, mais je veux savoir ce que chacun entend quand il s’adresse à Dieu. Les fous entendent-ils la même voix, mais distordue ? Est-ce une autre voix que les endoctrinés entendent ? »

Le journaliste Philippe Corbé, correspondant aux Etats-Unis pour la radio RTL a publié cette année le livre « J’irai dansé à Orlando » suite à cet événement.

La 4ème de couverture du livre :

Pulse, 12 juin 2016. Quarante-neuf morts sur la piste d’un night-club de Floride. Quarante-neuf garçons et filles qui voulaient seulement danser, abattus pour avoir commis le crime d’être homosexuels. Tous ne l’étaient pas, d’ailleurs, mais tous étaient coupables selon le meurtrier, qui a cette nuit-là perpétré le premier assassinat homophobe de masse de l’histoire. Quelques heures plus tard, Philippe Corbé est allé à Orlando. Mélangeant à son récit des souvenirs de jeunesse, il rappelle les prêches criminels, les tyrans de cours de récré, les ferme ta grosse gueule pédale, les hargneux, tous ceux qui veulent écraser les espoirs de bonheur, à commencer par ces lieux tranquilles, d’Orlando à Paris, de Sydney à Beyrouth, des abris pour retrouver ses semblables, se retrouver chez soi. Et c’est bien pour cela qu’ils sont menacés, les battements de cœur dérangent. Sous les pulsations de la musique couvent les pulsations de la haine.

Ce journaliste a participé le 14 août 2017 à l’émission  sur France Inter.

⇒ Cliquez ici pour écouter l’émission

« Tom of Finland » de Dome Kanukoski (2017)

Ses dessins, je les avais déjà croisés au hasard d’un effeuillage de bouquins en librairie. Je les trouvais esthétiques graphiquement mais néanmoins parfois assez vulgaires voire limite pornographiques pour les plus osés d’entre eux…
Connaître par ce film « Tom of Finland » la vie de leur créateur Touto Laaksonnen (même si elle est peut-être un peu romancée) changera sans doute mon regard sur ses dessins quand ils recroiseront mon regard.
Pour moi, ce que je retiendrai de ce film ce sont les mille et une facettes et pouvoirs que peuvent porter en eux de dessins, de simples dessins…
Dans une époque et un pays la Finlande où l’homosexualité était un délit, une déviance fortement condamnée, ses dessins fonctionnaient au début pour Touko comme une soupape de sécurité lui permettant de vivre sur papier sa différence, d’assouvir ses fantasmes en plus de quelques étreintes réelles furtives vécues au prix du danger dans les parcs de sa ville.
Ses dessins d’hommes à la sexualité désinhibée, démonstrative étaient comme des œuvres refuges, cachées ; elles remplaçaient des mots que la société et la famille d’alors (et parfois d’aujourd’hui aussi…) ne voulaient, ne pouvaient entendre. Un peu comme une drogue, un cachet d’anti-dépresseur, ses dessins lui permettaient de supporter le quotidien, sa vie militaire. Des dessins tels des moyens d’évasion, des moyens de consolation. Après avoir tué un soldat ennemi (décès qui viendra longtemps le hanter les années suivantes), dessiner lui permettait aussi de soigner les symptômes post-traumatiques engendrés par cet acte. Mais à cette époque, Touko ne peut que cacher ses dessins ou les dealer furtivement sous le manteau telle une drogue illicite et dangereuse. Quelques années plus tard, ils perdront le goût du soufre et seront diffusés comme des œuvres artistiques. Les temps changent et les mentalités évoluent…
De ses années sous l’uniforme naitront ces hommes musclés sanglés dans leurs habits militaires ou policiers qu’il dessinera tout au long de sa vie et constitueront sa « marque de fabrique ». Peut être la saveur d’une envie de vengeance vis-à-vis de castes professionnelles qui régulièrement condamnent, arrêtent ou humilient les homosexuels de part le monde.
On sent chez leur auteur une certaine déstabilisation quand ses personnages de poudre de carbone tracés prendront réellement vie en se voyant multipliés au centuple aux Etats-Unis dans un premier temps puis à l’international. Cette diffusion planétaire lui vaudra de nombreux courriers de remerciement de la part d’homosexuels. Pour ces derniers les albums de dessins de Touko (devenu Tom of Finland) et enfin sortis de la clandestinité, leur permettront de sortir eux aussi de leur isolement, de s’ouvrir à leur sexualité, de se rencontrer entre semblables quitte à (malheureusement ?) devenir des « armées » de clones, des personnages de Tom of Finland parfois réunis en associations. Des dessins comme moyens d’identification parfois poussés jusqu’à la caricature. Personnages qui deviendront pour nombre d’entre eux acteurs des premières Gay Pride aux Etats-Unis (plus tard renommées Marches des fiertés). Dans « les années sida » ces dessins deviendront même vecteurs de lutte et d’éducation pour illustrer, dénoncer les discrimination et pour éduquer à la prévention.
Les dessins de Touko ont eu, au fil de la vie de leur auteur, au fil de l’évolution de la société plusieurs fonctions, pouvoirs. Autre époque, autres mœurs, autres sociétés et les dessins de Touko sont devenus plus ou moins libres selon les pays. Mais on découvre de nos jours avec la montée des côtés extrêmes des religions les pouvoirs « pseudo anti-religieux» de dessins quand ceux qui les regardent sont inaptes à les comprendre…et condamnent parfois à mort leurs auteurs…
Touko : le combat continue !

Téo

« Une femme fantastique » de Sébastian Lelio (Chili – 2017)

   Fantastique.
Selon le dictionnaire, cet adjectif a plusieurs définitions :
1 – Chimérique, né de l’imagination, irréel.
2 – Bizarre, surnaturel.
3 – Qui sort de l’ordinaire, étonnante, incroyable.
Quelle est la définition qui a donné lieu au titre de ce film et décrire ainsi son héroïne ?
En quoi Marina, parce que transgenre, (rôle joué par Daniela Vega une actrice trans elle-même) peut-elle être qualifiée de chimérique, irréelle, bizarre, surnaturelle ou incroyable ?
Avec son compagnon Orlando vivant, Marina était une femme comme les autres qui vivait, qui chantait, qui aimait. Etre avec Orlando légitimait en quelque sorte son genre féminin. Mais, quand il décède brutalement, c’est son existence en tant que femme même qui va aussi être brutalement remise en cause par les autres. Elle n’est plus que trans, femme certes mais avant tout une femme trans. A partir de là, en plus de la douleur, en plus de son deuil à accomplir, elle va devoir à nouveau se confronter à la transphobie ambiante que ce soit celle de la société, de l’administratif, de la famille du défunt, de la police, du milieu médical,…
Parce que différente, parce que trans, elle pourrait pourquoi pas être coupable de la mort d’Orlando. La disparition d’Orlando va alors renvoyer Marina à une situation de rejet, d’humiliation et de discrimination sans doute rencontrée auparavant mais que sa vie avec Orlando avait réussi à masquer, à atténuer, à « normaliser », à banaliser. Mais comme il n’est plu…
Même se promener seule la nuit va devenir dangereux, inquiétant pour Marina.
Trans donc possiblement coupable, alors, chacun que marina va rencontrer pendant les jours suivant le décès de son compagnon va pouvoir en profiter pour assouvir ses soifs de voyeurisme, de perversions telles les attitudes de la commissaire chargée d’enquêter sur le décès d’Orlando et du médecin de la police. Un médecin qui imposera à Marina une séance de photos à nu choquantes, humiliantes soit disant pour les besoins de l’enquête… Trans donc pourquoi pas coupable et la famille du défunt va trouver là l’alibi idéal pour la rendre responsable et sans avoir pour elle un zest de compassion, d’empathie ou de soutien. Tant que Marina n’était pas connue de la famille, elle ne dérangeait ; elle vivait avec Orlando mais au loin. Mais là, elle devient (malheureusement) présente, réelle pour eux, trop réelle et vient déranger les apparences, les « belles » normes familiales,… D’ailleurs, l’arrivée de Marina en pleine cérémonie d’obsèques à l’église (où on lui avait fortement suggérer de ne pas mettre les pieds…) provoquera même les pleurs de l’enfant qu’Orlando a eu avec sa compagne précédente.
Dans cet univers nauséabond, seul le chien que même la famille voudrait lui soustraire semble compatir à son chagrin et, lui seul, à sa façon, a des gestes réconfortants pour Marina.
Retrouver la voie du chant et sa voix lui fera peu à peu reprendre pied dans sa vie, dans son genre que les événements avaient tellement mis à mal.
Le regard que le spectateur pose sur le film, sur le rôle de Marina, sur l’actrice elle-même est aussi, à mon avis, fortement influencé par la transidentité de l’actrice et de la façon dont soi-même on perçoit, on comprend ou on vit cette différence. Pour certains spectateurs elle sera effectivement la femme « fantastique » du titre car sortant de l’ordinaire, bizarre, irréelle ou chimérique. D’autres passeront le film à scruter son visage, ses attitudes, son comportement à la recherche de traces de masculinité qui puisse les rassurer oubliant qu’eux-mêmes sont faits de féminin et de masculin.
A chacun de trouver la définition de l’adjectif « fantastique » qui lui conviendra à moins que ce ne soit juste l’histoire du deuil d’une femme, un épisode de la vie d’une femme tout simplement.

Téo

Critique de « La première pierre » de Krzysztof Charamsa par Yves

Que celui qui n’a jamais péché… (évangile de Jean 8, 7)

    Surprise, surprise ! C’est bien la 1ère fois dans notre groupe qu’un livre conseillé par l’un-e de nous génère un tel enthousiasme. Déjà 3 d’entre nous ont lu le livre témoignage de Krzysztof Charamsa. Faut-il que la présentation de Madeleine (lors de la rencontre Spiritualité Plurielle chez Pierre-Hugues) ait aiguisé l’intérêt de nombre d’entre nous pour savoir pourquoi et comment Mgr Charamsa en était venu à faire son coming out, à Rome fin 2015, en plein synode sur la famille !
Pour ma part, je suis resté un peu sur ma faim. Je m’attendais à y trouver des révélations fracassantes sur le fonctionnement de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF, ex Saint-Office, ex Sainte Inquisition) et les personnalités qui la composent. Il y aurait beaucoup de choses à dire et j’ai trouvé dans la revue française « Golias » (très critique par rapport à l’institution) plus de matière, notamment sur la façon intolérante, et donc intolérable, dont la CDF traite des auteurs « suspects » (je ne parle pas ici des inepties d’un Michel Onfray ou des journalistes qui régulièrement nous « révèlent » que Jésus était marié à Marie-Madeleine, mais de théologiens catholiques de qualité qui essaient de faire bouger les lignes).
Tout ce que Charamsa nous décrit c’est l’atmosphère délétère qui règne à la CDF où la délation pour homosexualité va bon train : « il suffit de dire sur un ton réprobateur ‘Comme chacun sait, il est homo’ pour détruire quelqu’un. La chasse aux homosexuels est une véritable obsession ». Le carriérisme et la course au pouvoir des prélats romains seraient comme un exutoire à une sexualité refoulée.
Ce que Charamsa ne dit pas assez fortement c’est que l’homosexualité est, en fait, « vécue » entre clercs gays – mais toujours de façon discrète, voire secrète, et parfois débridée. Hypocrisie ou schizophrénie ? A vous de décider, mais à coup sûr beaucoup de mal-être.
Et avant de dire tout le bien que je pense de ce témoignage, juste trois détails qui ont failli me faire abandonner la lecture. Que Charamsa se permette de déclarer, p. 134, que tous les Tziganes sont des « voleurs de poules » (bonjour les préjugés !), qu’il traite, p. 65, du célibat des prêtres en trois lignes (le sujet mériterait plus que de dire que c’est une règle du Xème s, ce que personne ne conteste), ou qu’il décrive l’Eglise, p. 60, comme un milieu fermé, rassemblant uniquement des hommes habillés en femme (quel manque de recul historique et culturel ! Dirait-il la même chose des moines bouddhistes ou des magrébins en djellabas ?).
On peut être sans doute déçu ou agacé de devoir attendre les tout derniers paragraphes de son livre pour connaitre le pourquoi du comment de son coming out. Mais tout ce qui précède est loin d’être inintéressant !
Une des critiques les plus sérieuses qu’il porte sur la Curie c’est cette arrogance de détenir la vérité, surtout en matière de mœurs et d’évolution sociétale (car en matière de dogmes on veut bien leur concéder une certaine supériorité sur les pauvres béotiens que nous sommes) sans avoir jamais pris le temps de lire aucune étude sérieuse sur la sujet (et ça ne manque pas !). D’où leur ignorance crasse sur les questions de genre, par exemple.
Bienvenues, également, sont les pages sur une institution « obsédée par le sexe », que ce soit au travers de l’insistance sur le biologisme (héritée de Thomas d’Aquin et de sa prétendue « loi naturelle ») ou les dérives de la confession qui semblait se focaliser sur les habitudes masturbatoires du pénitent, alors qu’il y a d’autres péchés beaucoup plus graves, comme la violence faite aux plus fragiles, l’indifférence mondiale envers les laissés-pour-compte de notre société, ou le saccage de notre planète.

« Donnez-vous un signe de paix » (référence au « geste de paix » que les fidèles catholiques se donnent avant de communier)

Sur le sujet qui nous concerne, l’auteur avance (à partir de constations personnelles, malheureusement impossible à confirmer) qu’il y aurait dans l’Eglise catholique environ 50% de clercs homosexuels, loin devant les 7% de gays estimés dans le monde. Charamsa n’est pas le premier à relever cette ironie touchant une institution clairement homophobe (même si Elle le nie). Plus intéressante est son opposition violente (sinon originale) contre « l’Instruction » de Benoit XVI au sujet des séminaristes homos. Une Instruction qui, suspecte l’ancien prêtre, a du faire beaucoup de mal à tous les prêtres homos en exercice qui se sont ainsi trouvés désavoués comme « des êtres incapables de nouer des relations normales de paternité et de fraternité ».
Je me suis reconnu dans la liste de tous les films (p. 181) et de tous les livres (p. 189) qui lui ont permis de construire son identité gay. Je me souviens, comme lui, avoir été terrorisé à l’idée qu’on me voit ralentissant le pas devant le présentoir de Gay Pied ou le rayon spécialisé en littérature gay à la bibliothèque. Entrer pour la première fois dans la librairie « Les mots à la bouche » dans le Marais parisien fut pour moi une libération. Plus de jugement !
Charamsa donne également une liste exhaustive de toutes les publications du Magistère (de 1975 à 2005), blessant la dignité des personnes homosexuelles. L’auteur exige que l’Eglise reconnaisse ses erreurs d’appréciation et envoie au pilon tous ses écrits scandaleux. Mais en aura-t-elle le courage ?
Cette lecture m’a permis de mieux comprendre la rage de certain-e-s de nos ami-e-s contre l’Eglise catholique. C’était aux JAR et François Maréchal et moi-même animions un atelier à partir du livre d’André Paul « Eros Enchainé » ou comment l’Eglise, emboitant le pas à la misogynie et à l’homophobie antique, avait contribué à l’oppression machiste des femmes et des homos.
Plusieurs positions se sont exprimées durant cet atelier. De l’opposition violente, à l’indifférence (« je n’y crois plus »), du glissement vers l’EPUD (l’Eglise Protestante Unie de France), au « ni partir, ni se taire » de la CCBF, (la Conférence Catholique des Baptisé-e-s Francophones).
Charamsa est lui-même traversé par ses différents courants. Citant le « mythe de la caverne » de Platon il affirme d’un ton militant : « Après un coming out, on n’a qu’un désir : retourner dans la caverne pour en libérer ses camarades prisonniers de leur aveuglement » ; et plus loin « On ne doit pas céder aux sirènes du ‘’tu n’y peux rien !’’ »
Mais il y a surtout de la révolte chez ce brillant théologien qui aurait pu faire carrière dans les corridors du pouvoir romain. Quand Benoit XVI a publié son Instruction pour interdire l’accès au sacerdoce pour les gays « tous les prêtres concernés auraient dû se retourner contre l’Eglise et claquer la porte ! ». Après avoir parlé de la confession qui culpabilise les catholiques en se focalisant sur les « péchés de la chair », Charamsa avoue : « Arrêter de me confesser fut pour moi un 1er pas vers la libération ».
Mais Charamsa n’est pas dupe, et il sait que ce qui empêche la majorité des prêtres de faire leur coming out c’est la certitude qu’ils seront brutalement rejeté, raillé par les amis d’hier, et finalement se retrouveront sans boulot, sans toit, sans avenir.
Mais, lui, a décidé de franchir le pas, certainement parce qu’il était amoureux d’Eduardo et que cet amour l’a soutenu.

Yves