Archives de catégorie : ARTS ET CULTURE

La dignité de l’homme implique-t-elle des limites à la recherche scientifique ? (Yves)

Le 20 mai 2019 a eu lieu une conférence-débat en partenariat avec le Groupe nantais de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France et le Centre Culturel André Neher de la Communauté juive de Nantes.

Différents sujets de bioéthique ont été abordés :
Science – Bioéthique – Religion
La dignité de l’homme implique-t-elle des limites à la recherche scientifique ?

Les Invités :
Professeur Paul Atlan, gynécologue-obstétricien, spécialiste en bioéthique de la PMA, statut de l’embryon, médecine fœtale.
Rabbin Michaël Journo, rabbin de la Communauté Chasseloup-Laubat, à Paris dans le 15ème arrondissement, aumônier général des hôpitaux de France, membre de la commission d’éthique biomédicale du Consistoire, Père Bruno Saintôt, jésuite, responsable du Département Ethique biomédicale au Centre Sèvres (faculté jésuite de Paris). Travail de recherche sur le lien entre anthropologie (philosophique et théologique) et éthique.
Séverine Mathieu, sociologue, directrice d’études à l’EPHE (Ecole Pratique des Hautes Etudes) en sociologie des religions, de l’éthique, de la parenté et de la famille. Elle est l’auteure de « L’enfant des possibles. Assistance médicale à la procréation, éthique, religion et filiation » paru aux Editions de l’Atelier

Les intervenants de cette Table Ronde ont abordé les questionnements les plus actuels qui ont été débattus au cours des Etats Généraux de la bioéthique et qui seront examinés et discutés prochainement au Parlement pour élaborer la mise à jour des futures lois de bioéthique.
La discussion a pris en compte les trois grands moments de la vie que sont :
Naissance, évolution et développement des tests génétiques liés aux nouvelles techniques d’ingénierie souche, clonage thérapeutique, PMA, GPA
Défis contemporains de la filiation face aux avancées technologiques
Fin de vie et assistance au suicide
Après un état des lieux, scientifique puis sociologique, la discussion s’est faite autour des limites éthiques et pratiques émises par les différents intervenants dans un «face à face » science et religion.

Voici ci-dessous les impressions d’Yves sur cette table ronde :

La dignité humaine implique-t-elle des limites
à la recherche scientifique ?

De la part d’un panel de religieux (un jésuite et un rabbin), d’un obstétricien (contre l’IVG) et d’une sociologue (plutôt ouverte aux questions sociétales) on pouvait s’attendre à une réponse en OUI, poussant à limiter les avancées scientifiques en matière de bioéthique.
L’actualité proche (l’arrêt des soins sur la personne de Vincent Lambert, relançant le débat sur l’euthanasie) et le projet de loi sur la PMA pour les couples de femmes sont autant de questions qui ne peuvent nous laisser indifférents.
Notre association avait été personnellement (par téléphone) invitée à participer à cette conférence-débat. J’étais le seul déjiste (avec un couple d’ex-adhérents). D’où la nécessité de ce petit compte-rendu.
Au delà du discours convenu sur « la dignité imprescriptible de l’humain » * et le refus de la GPA (que l’obstétricien qualifiait de « prostitution », du fait de la location de l’utérus) j’ai été agréablement étonné par trois avancées dans la réflexion.
D’abord la reconnaissance du fait LGBT (non diabolisé) et le respect envers les couples de femmes et les couples d’hommes.
Ensuite la légitimité des couples de femmes à avoir et à élever des enfants. A une question de la salle sur l’avenir de l’enfant dans un couple de même sexe, la réponse fut sans ambiguïté : les rapports montrent qu’il n’y a pas a priori de traumatisme chez un enfant élevé par deux femmes ou deux hommes, alors que le nombre d’enfants maltraités au sein de couples hétéros ne cessent d’augmenter.
Enfin, l’importance de la filiation. Il semble en effet nécessaire – pour le bien de l’enfant – de mettre fin à la culture du secret. « Il faut savoir qu’on a été l’avenir d’un passé pour pouvoir devenir le passé d’un avenir » dit Rémi Bragues. En d’autres termes, un enfant qui ne connaîtrait pas ses origines aurait beaucoup de mal, à l’âge adulte, à se positionner comme père ou mère.
Lors du débat, le journaliste-médiateur a parlé d’une Eglise « en surplomb », ne faisant pas cas des personnes et des évolutions sociétales, faisant passer des principes universalistes (la « sacralisation de la vie ») avant la réalité des personnes. Il fut vivement pris à partie par l’intervenant jésuite qui, sans surprise, a défendu l’attention de l’Église envers les plus faibles.
On sourit devant autant de mauvaise foi. S’il est vrai que les chrétiens ont beaucoup œuvré dans le caritatif (le curé d’Ars, l’Abbé Pierre, le Père Wresinski, Mère Térésa, Sœur Emmanuelle, Jean Vanier et tant d’autres anonymes), il n’en reste pas moins que l’Église reste encore très frileuse devant les changements sociétaux et les multiples façon de faire famille. Ceci dit, elle reste dans son droit quand elle émet des principes de précaution entourant la vie, de la naissance à la mort.

Yves

* (extrait de mes notes) :
Si l’homme est un être de relation, il est important de conserver ce lien aussi longtemps que possible et de continuer à parler au malade, de lui dire ce que l’équipe médicale fait pour lui.
Quelle place faisons-nous à l’autre quand il est diminué ? Le cas de Vincent Lambert n’est pas unique. Il y a 1700 personnes cérébro-lésée en France. Il est important d’examiner chaque situation séparément et de reconnaître quand l’obstination devient déraisonnable.
Sur les utérus artificiels, les intervenants ont rappelé, avec raison, l’importance – pour le développement de l’embryon – de ce qui se passe dans une matrice humaine.

Dans la peau d’un évêque (Yves)

« Dans la peau d’un évêque« ¹ est le « récit » que Christine Pedotti² avait rédigé, en 2009, sous le pseudo masculin Pietro de Paoli.
Plutôt que d’en faire une recension, il me semble intéressant de vous faire lire quelques extraits en lien avec l’actualité, pour montrer que les sujets qui nous préoccupent étaient déjà bien connus des chrétiens et de la hiérarchie catholique il y dix ans. 10 ans plus tard la « bombe à retardement » explose. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas !

p. 101–106

Mangin… directeur d’un collège de frères des Ecoles chrétiennes… avait été contacté par quelques hommes de plus de quarante ans, des anciens du collège qui disaient avoir été victimes d’attouchements sexuels de la part de l’un des frères enseignants. l’affaire était compliquée dans la mesure où les faits, s’ils devaient être confirmés, étaient légalement prescrits. Mais le préjudice, le traumatisme, eux, ne l’étaient pas…
En acceptant de devenir évêque, je savais que je devrais sans doute un jour faire face à cela… Je penserais d’abord aux victimes, avant de penser à moi-même, au diocèse, à l’Église, au scandale. Quant au coupable… il est d’abord redevable de la justice humaine. Et l’Église, qui a fait confiance à un homme qui n’en était pas digne, a aussi le devoir de reconnaître sa responsabilité, et ses torts, si elle en a. Hélas, dans bien des cas, il y a eu un défaut de vigilance, une inconscience, parfois une connivence, qui ont permis à la situation de perdurer. Et la plupart du temps, l’évêque en exercice « hérite » d’une situation qui a été ignorée ou occultée par un ou plusieurs de ses prédécesseurs…
Mais quelques jours plus tard, il (l’enseignant pédophile) a été retrouvé pendu dans sa chambre. Il a laissé une lettre ambiguë dans laquelle il admet en partie les faits sans reconnaître d’autre faute que d’avoir aimé les jeunes gens et leur avoir manifesté de la tendresse. Dans un long développement, il accuse l’Église de refuser les réalités du sexe et du corps et se présente comme la victime d’un obscurantisme clérical étroitement moraliste…
C’est une chose si terrible, une perversion si effrayante ! [Il] parle de tendresse mais les plus jeunes de ses victimes avaient dix ans. Dix ans ! On voudrait tellement que de telles choses, ne soient pas possibles, ou alors que les monstres aient des têtes de monstres. Mais non, ce sont justes des hommes…
Pour lutter contre la pédophilie, Rome demande que les tendances homosexuelles « ancrées » soient détectées chez les futurs prêtres afin de prévenir les risques (référence à l’instruction de 2005, approuvée par Benoit XVI, sur l’impossibilité d’ordonner des séminaristes homosexuels) ; comme si l’homosexualité et la pédophilie étaient liées !
Un de mes vieux copains psychanalyste a une tout autre analyse. Selon lui, la pédophilie est une perversion dont le ressort est la prédation. Elles est d’abord le viol d’une jeune conscience avant d’être celle d’un corps. Le danger ne serait pas l’homosexualité qui est une sexualité entre adultes consentants mais un goût pervers pour la domination et l’appropriation d’autrui…
Pour en revenir à l’affaire Carbon, le suicide du coupable ne résout qu’à moitié le problème. J’en ai longuement parlé avec Mangin qui est en relation régulière avec les victimes. La sollicitude dont il fait preuve à l’égard de ces hommes, alors qu’il n’est responsable de rien, force l’admiration. Pour ces adultes dont l’enfance et l’adolescence ont été si intimement blessées, trouver un interlocuteur d’une telle qualité humaine, se sentir écoutés, respectés, est déjà un grand réconfort. Mais ça ne suffit pas. Les actes du frère Carbon ont été vécus par ces hommes comme soutenus ou permis par l’Église. Et puisque Carbon n’est plus là, il faut qu’au nom de l’Église quelqu’un assume la responsabilité, et porte une parole ou un signe de réparation et de réconciliation.

p. 167–168

(Le narrateur se retrouve pendant quelques jours de repos avec 6 autres amis, prêtres ou laïcs).
Je n’ai pourtant aucun goût pour la séparation des sexes. Je crois que les sociétés équilibrées font vivre côte à côte les hommes et les femmes. Et pourtant, cette parenthèse d’amitié entre hommes a une saveur particulière. Je savoure la tendresse et l’attention de ces instants partagés. Peut-être est-ce simplement parce que la confiance et l’amitié qui nous unissent permettent à chacun de baisser la garde et de laisser parler l’affection sans que s’expriment les rivalités et les jeux de pouvoir qui trop souvent colorent les relations des hommes entre eux.
Je n’aime pas dire « les hommes », « les femmes », comme si la diversité des personnes pouvait être réduite à des essences. Mais j’observe que les relations entre les hommes sont souvent plus hiérarchisées que celles des femmes. Il me semble que les femmes entre elles recherchent d’abord leurs ressemblances, leurs solidarités, tandis que les hommes recherchent les différences et provoquent des rapports de force. Habitus culturel ou héritage lointain de notre passé primordial de tribu de primates, dans laquelle les rapport s’établissaient par rapport au mâle dominant ? En tout cas, s’il est un « péché » qui est plus majoritairement masculin, c’est bien celui de la domination. Voilà pourquoi il est si réjouissant de vivre ces instants de vraie fraternité.

p. 204–205

Les populations qui traditionnellement « donnaient » des prêtres, c’est-à-dire les familles rurales nombreuses, ont disparu. Elles donnaient d’excellents curés de campagne. Aujourd’hui, la plupart des jeunes prêtres sont issus de familles bourgeoises traditionnelles. Et ce n’est pas sans poser de problèmes…
Ils sont très pieux, très obéissants, du moins en apparence. Quand on y regarde de près, ils obéissent davantage aux codes culturels de leur milieu qu’à l’esprit de l’Évangile.
Et puis, beaucoup sont de pauvres petits jeunes gens recroquevillés sur leur honteux malheur. Plus ou moins consciemment, il se savent « différents » ; différents de leurs frères, de leurs cousins. Certains savent, d’autres se le cachent. Ils accidentent d’autant plus aisément la discipline du célibat que les femmes ne les attirent pas. Il y a ceux qui se prennent pour des anges et ceux qui revêtent l’habit ecclésiastique comme une cuirasse qui les protégerait d’eux-mêmes et de la « tentation ».
Je ne peux croire que Rome ignore ce que tous les directeurs de séminaire savent. Le nombre de garçons ayant une dilection homosexuelle est en constante augmentation. La plupart des formateurs disent qu’on atteint la moitie, certains prétendent qu’on approche les deux tiers…
Ils sont honteux et terrifiés. La plupart sont convaincus d’être damnés ou au risque de l’être. C’est une énorme quantité de malheur qui se prépare, une bombe à retardement. Comment des hommes qui se haïssent intimement pourront-ils faire du bien au peuple qui leur est confié ?…
Au fond, peu m’importe qu’un prêtre soit homosexuel, pourvu que ce soit un homme adulte et libre. L’essentiel c’est qu’il aime les gens à qui il est envoyé.

Extraits proposés par Yves

¹ « Dans la peau d’un évêque » Pietro de Paoli – Ed Plon (2009)

² https://fr.wikipedia.org/wiki/Christine_Pedotti

God save the Pope ! (Yves)

Téo et Abdo nous ont donné à lire des articles fort intéressants sur Sodoma, le « pavé » du sociologue et journaliste gay Frédéric Martel. J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de cette recherche, comme certain-e-s d’entre vous ont eu l’occasion de le faire également par mail ou au cours de nos conversations.
Je veux juste émettre une réserve…. non sur la thèse de l’homophilie généralisée (80% des membres de la Curie seraient concernés), ni sur celle de l’hypocrisie (on jette l’opprobre sur l’homosexualité mais on ferme les yeux sur ce qui se passe intra muros), mon doute concerne plus la pratique de l’homosexualité : les orgies et le recours aux rapports tarifés qui, selon l’auteur, auraient lieu en sein du Vatican ou dans des boites spécialisées. Outre que chacun s’épie et que la délation va bon train (ce que K. Charamsa décrivait très bien de l’intérieur), il est bien connu que la libido décroît fortement après 60, et encore plus après 70 ans et que ce que F. Martel avance relève du fantasme de journaliste et des propos calomnieux de certains clercs entre eux, plus que de la réalité.
Ceci dit, ce livre (aussitôt traduit en plusieurs langues) doit faire l’effet d’un coup de Trafalgar dans le ciel bleu de Rome. Le pape François reçoit là un argument de plus pour faire évoluer l’institution catholique, et en particulier l’atmosphère particulièrement malsaine de la Curie.
En ce qui nous concerne, il faudra que les textes du magistère cessent de parler de « conduite intrinsèquement désordonnée » et reconnaissent l’homosexualité comme une variante légitime de la sexualité humaine. Cela entraînera un recentrage sur la loi d’amour (envers Dieu et envers ceux/celles qui nous entourent) en cessant de se focaliser sur la morale familiale et sexuelle. La bonne nouvelle de Dieu n’est pas une affaire de zizi.
Le pape a bien analysé que le problème majeur venait d’une institution trop hiérarchisée, trop autoritaire et refermée sur elle-même. Il faut faire fonctionner la décentralisation et redonner le pouvoir à l’ensemble des baptisé-e-s, qu’ils soient clercs ou laïques (femmes et hommes).
Je termine par cette photo d’un groupe de Catholiques LGBT anglais reçus à Rome par le Pape le 6 mars dernier, jour du mercredi des Cendres. Belle image de l’ouverture et de la bienveillance de François. Une attitude qui ne demande qu’à être inscrite dans les textes. Certes pas facile, tant le poids des Eglises d’Afrique, d’Amérique latine et de nombreux cardinaux conservateurs est important. « God save the Pope ! » (que Dieu protège le Pape).

Yves

Critique du film »Grâce à Dieu » (Camille)

Grâce à Dieu retrace la naissance de l’association de victimes La parole libérée à Lyon en 2015 et le combat d’adultes qui accusent le même homme d’abus sexuels. Cet homme, c’est le père Bernard Preynat, dont les victimes vont se révéler nombreuses, comme l’illustrent dans le film les sonneries successives de la permanence téléphonique de La parole libérée…
Et c’est d’abord dans la position sociale de l’agresseur que réside la particularité de l’affaire Preynat : l’homme est un prêtre en charge d’enfants, notamment dans le contexte de camps scouts et d’activités paroissiales. L’aura de l’homme d’église charismatique et apprécié de tous suffit en effet à tuer dans l’œuf toute voix discordante…
Le film présente la mécanique et l’enchaînement des faits à mesure que les victimes témoignent et se mobilisent. Déplacement du prêtre par sa hiérarchie, plaintes des parents de victimes adressées aux autorités religieuses mais pas à la police, promesses non-tenues d’éloigner le prêtre des enfants… Autant d’éléments qui, mis bout à bout, expliquent comment ces crimes (agressions sexuelles et viols sur mineurs de moins de quinze ans) ont pu être perpétrés aussi longtemps, faisant autant de victimes. En nous entraînant dans un premier temps dans l’enquête d’Alexandre (une des victimes) pour obtenir des réponses, le film dénonce l’immobilisme auquel se heurte celui qui remet en cause l’institution. Avec une patience qu’on ne peut que louer, Alexandre pousse toutes les portes pour éviter de faire sortir l’affaire du cadre diocésain et qu’un scandale n’éclate. Mais devant l’insoutenable légèreté avec laquelle on reçoit son témoignage, il se résout à emprunter d’autres voies…
Grâce à Dieu montre aussi comment les silences de chacun (plus ou moins coupables) font ensemble une chape de plomb et fondent une loi du secret qui protège l’agresseur et isole encore un peu plus les victimes. Pour elles, comment trouver la force d’en parler (à qui ?), de témoigner, ou même dans certains cas, de se souvenir… ?
Ce sont les histoires personnelles et familiales des fondateurs de La parole libérée qui peuvent le mieux ébaucher une réponse à ces questions. La grande force de Grâce à Dieu, c’est d’être fidèle à la complexité de ces histoires. Une esthétique de la nuance et la volonté de ne pas trahir la vérité. S’il y a de l’indignation, c’est plutôt du côté du spectateur qu’elle se situera.
Le film n’est pas le pamphlet contre l’Eglise qu’on pouvait craindre. Le réalisateur s’en prend au silence de ceux qui auraient dû dénoncer ces crimes au lieu de les minimiser, de les couvrir…
A ceux qui lui reprocheraient de vouloir influencer l’opinion ou la justice, F. Ozon répond : « Je ne dévoile que des faits établis, admis par le prêtre et qui ont été divulgués dans la presse. Mon film n’a rien d’un procès »
Il dénonce plutôt ce que toute conscience impose de dénoncer et s’attache à rendre compte de combats intimes d’hommes fragilisés au plus profond d’eux-mêmes. Le choix de présenter les trajectoires de trois personnages aux existences très diverses a le mérite de rendre compte de la diversité des manières de survivre. Les abus qu’il a subis n’empêchent pas Alexandre d’éduquer ses enfants dans la tradition catholique et la foi qui continue de l’habiter. Emmanuel quant à lui, n’a pas fondé de famille et s’abîme dans les addictions. Mais au-delà de ces situations a priori opposées, c’est la même ombre qui semble planer sur leurs existences… Pour François, c’est plutôt au sein de la cellule familiale que l’impact des abus qu’il a subi se perçoit, faisant la démonstration (si besoin était) que les violences subies par un enfant font aussi des victimes collatérales.
En définitive, Grâce à Dieu témoigne que les victimes du père Preynat ne peuvent que vivre avec ce qu’il leur a fait. F. Ozon n’évince pas complètement la question du pardon si chère à la tradition catholique. A travers le personnage d’Alexandre, cette notion apparait comme une possibilité laissée à la victime qu’elle est seule à pouvoir accorder ou refuser. Mais il s’agit bien d’une démarche personnelle qui ne peut en aucun cas se substituer à la justice qui, elle, doit être rendue.
La sortie en salle de Grâce à Dieu a failli être reportée par une plainte des avocats du père Preynat qui n’a pas encore été jugé mais a avoué les faits. Ce jeudi 7 mars, en revanche, le Cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon (et mis en scène dans le film de F.Ozon) a été condamné à six mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Lyon pour n’avoir pas dénoncé les agissements pédophiles du père Bernard Preynat.

Camille

https://www.20minutes.fr/arts-stars/cinema/2452171-20190219-francois-ozon-grace-dieu-bons-contre-mechants

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/08/la-condamnation-du-cardinal-barbarin-une-onde-de-choc-dans-l-eglise_5433181_3224.html

Eglise et homosexualité : les lourds secrets du Vatican (Madeleine)

Eglise et homosexualité
Les lourds secrets du vatican

(Recension de l’émission de France culture du 15 février 2019 *)

Frédéric MARTEL, écrivain*, sociologue et journaliste, est l’invité de France culture, pour parler de son dernier ouvrage : « SODOMA, enquête sur le Vatican« . Il y dénonce l’hypocrisie du système ecclésiastique qui diabolise l’homosexualité alors que les dignitaires seraient en majorité homosexuels. Il est rejoint en seconde partie d’émission par Virginie RIVA*, journaliste, ancienne correspondante à Rome et Henri TINCQ* , vaticaniste, ancien chef de la rubrique religieuse au « Monde ».

Il est très largement question, ces temps derniers , de la morale sexuelle de l’Église entre crime et scandale, et ce n’est pas la première fois que le sujet de l’homosexualité pratiquée par certains clercs est abordé (le « lobby gay » dénoncé par Benoît XVI), mais l’enquête de Martel qui porte sur 4 années d’immersion dans le milieu, avec les confidences d’une quarantaine de cardinaux, une centaine de prêtres, et dans une trentaine de pays, soit au total 1500 personnes, révèle une homosexualité massive (85 %) à la tête du Vatican (collège cardinalice et entourage du Pape.)
On avait eu connaissance des soirées gay (sexe et drogue) présentées comme des dérives marginales, mais ce qui est resté dans l’ombre et qui interroge, c’est l’ampleur du phénomène, sa banalité et sa constante dissimulation, comme pour la pédophilie.
Et à ce propos, il y a lieu, insiste Martel, de refaire la distinction. Contrairement à la pédophilie qui reste un abus, l’homosexualité en soi (sans rapport de domination ni hiérarchie) n’est pas un « mal », c’est une orientation, une possibilité offerte à tout être humain.
Il ne s’agit pas dans cette enquête de « outer » des prêtres, mais de dénoncer tout un système, lequel relève de l’étude sociologique (entre autres : la façon dont sont recrutés les prêtres et la relation homosexualité/ montée dans la hiérarchie)
Ce qui fait problème, ce n’est pas l’homosexualité mais le silence qui l’entoure.

Pourquoi un tel silence justement ?

La plupart des prêtres interrogés dans un éventail de 75 à 95 ans (et supposés homophiles et chastes) sont issus de la culture des années 50, culture du déni et de la double vie.
On ment aux autres, on se ment à soi-même.
On peut parler d’omerta dans un silence qui arrange tout le monde, mais il est abusif de parler de « lobby gay ». La plupart sont des victimes qui luttent contre leur propre singularité.
Il s’agit plutôt de « mille petits placards », chacun souhaitant garder son petit secret. Attitude favorisée par la culture du silence au coeur même du Vatican (élections, archives, informations, décisions). Le secret pontifical est partout et même renforcé dans les années 2000 avec l’émergence de la pédophilie.
C’est précisément cette culture du silence qui, selon Martel, a favorisé l’extension et l’impunité des actes pédophiles, car, selon lui, ceux qui ont protégé les pédophiles craignaient d’être eux-mêmes dénoncés comme homosexuels. Ce serait cette double compromission qui a fait perdurer les abus.
Pour Martel, l’homosexualité cachée est la clé de toutes les distorsions au sein de l’Église.  C’est d’abord ce qui a engendré tant de pseudo-vocations dans les années 5O (le « paria » pouvant devenir « l’élu ») la preuve en est avec cette baisse dramatique du recrutement, les jeunes homos ayant à présent d’autres options que la prêtrise.
C’est surtout ce qui explique la rigidité de ses prises de position en matière de sexualité et de famille : « plus l’homosexualité est refoulée, plus l’homophobie est doctrinale » (« les plus durs sont ceux qui ont une faille intérieure »… la haine de soi…)
Bref un système gay qui tient un discours homophobe, avec tout ce que cela suppose de schizophrénie, double vie, hypocrisie. Les mots mêmes du Pape FRANÇOIS pour fustiger le noyau conservateur.
Ce cléricalisme enfin (à rapprocher du stalinisme qui protège à tout prix l’institution, la raison d’état primant sur la vérité) n’est plus tenable. Et comme l’a dit le Pape FRANÇOIS lui-même : « Le carnaval est fini ! »

Face à la thèse de MARTEL, la journaliste Virginie RIVA, tout en reconnaissant la « misogynie abyssale » du Vatican, pense que le « prisme de l’homosexualité » ne saurait rendre compte de tout. Il faut cadrer plus large. Ce que demande en priorité le Pape FRANÇOIS, c’est une « Eglise pauvre parmi les pauvres » (cf sa prise de position envers les migrants)
Le vaticaniste TINCQ réfute le lien entre l’homosexualité cachée et la protection des pédophiles, il exprime pour le reste sa stupéfaction et son dégoût, et pense que l’Église est à la veille d’une révolution interne qui explosera le système. Sur ce point, V. RIVA est plus réservée…

Affaire à suivre donc…

Transcription et synthèse de Madeleine

* « Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968 » paru en 1996

* Auteure de : « Ce Pape qui dérange » (2017)

* Auteur de : « La grande peur des catholiques »

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/eglise-et-homosexualite-les-lourds-secrets-du-vatican

La fin d’un monde (Madeleine)

La fin d’un monde

Les institutions naissent, vivent et meurent faute de pouvoir être suffisamment représentées, évoluer, renaître. Depuis 2 siècles, l’Église vacille et s’étiole dans une perte croissante de ses pouvoirs. C’est la thèse que soutient la sociologue Danièle HERVIEU-LÉGER dans son livre : « Catholicisme, la fin d’un monde »
Elle fait remonter ce déclin au bouleversement induit par la Révolution française de 1789, qui proclame le droit des citoyens à l’autonomie, hors pouvoir clérical et qui reste encore aujourd’hui le coeur de notre modernité. « Cette revendication n’a pas cessé de s’élargir et elle embrasse aujourd’hui la sphère de l’intime aussi bien que la vie morale et spirituelle des hommes et des femmes qui, sans cesser d’ailleurs nécessairement d’être croyants, récusent la légitimité de l’Église à dire la norme dans des registres qui ne relèvent que de leur conscience personnelle ».
Fermement déboutée de ses prétentions à dire la loi au nom de Dieu sur le terrain politique (Cf. la loi de 1905 séparation des Eglises et de l’État) l’Église du XIXs va reporter et renforcer son dispositif en direction de la sphère privée. La famille devient par excellence le lieu de son emprise normative. Famille conçue comme cellule de base de l’Église , dans un même rapport de hiérarchie et d’autorité, fonctionnant selon la « loi naturelle » dite « divine » et destinée à transmettre la foi.
Le pouvoir passe alors par le contrôle des femmes et des couples, par l’intermédiaire de la confession. Les prêtres de l’époque ont l’obligation d’interroger les femmes sur leur intimité et la sexualité de leur couple. Obligation leur est faite d’accepter, assumer une nombreuse progéniture (assurer la relève des fidèles). A l’extérieur,l’enrôlement des enfants se fait encore par l’école mais aussi par le « patronage » et le scoutisme à ses débuts destiné à empêcher les « mauvaises fréquentations » surtout en milieu ouvrier ( classes laborieuses = classes dangereuses).
Au XXs à partir des années 60, en dépit de VATICAN II qui n’a été qu’un faux ralliement à la modernité (la parole du Magistère sur la sexualité restant la même), l’Église a été peu à peu lâchée par la famille qui de patriarcale et verticale devient horizontale et relationnelle (on favorise les échanges entre individus). Et il faut surtout compter avec l’émancipation des femmes en grande partie basée sur la contraception qui les rend enfin autonomes et non plus nécessairement asservies.
MAI 68 a consacré la rupture morale et sociale (« ébranlement de l’édifice de la cave au grenier ») et plus rien n’a été comme avant. Qui plus est avec le départ en masse des prêtres et la fermeture des petits séminaires.
Il restait les homos à cibler et tenir en dépendance (sacrements refusés sauf la confession devant être « sincère et fréquente ». (Cf. pastorale à l’égard des homosexuels , année 86). Or voilà que ceux-ci retrouvent dignité, légitimité avec le mariage légal.
Et voilà qu’éclate enfin le scandale des abus sexuels, cette pédophilie si souvent camouflée, encouragée par le système (sacralisation du prêtre = son impunité).et que la hiérarchie ne peut plus feindre d’ignorer.
Confiance trahie… quel crédit maintenant aux yeux du grand public ? Quelle reconquête possible ?
Selon D. Hervieu-Léger , le système clérical tel qu’il est n’est pas réformable. Il faut déconstruire si on veut inventer une autre manière de faire Eglise. A commencer par la reconnaissance de la place des femmes dans l’Église et au regard d’un clergé en déshérence, leur égalité sacramentaire (soit changer le logiciel mental des instances pour qui la femme diabolisée reste la part d’ombre de l’humanité et ne saurait accéder au « sacré »).
« Bref, la question qui est sur la table est celle du sacerdoce de tous les laïcs, hommes et femmes, mariés ou célibataires, selon leur choix. Une seule chose est sûre : la révolution sera globale ou elle ne sera pas, elle passe par une refondation complète du régime du pouvoir dans l’institution. »

 Madeleine (synthèse et reprise)

Sources :
Magazine TÉLÉRAMA n°3592 p.3 à 8
Emission  TV : « Catholiques de France » (France 5)

Quand la petite histoire rejoint la grande…..

Samedi dernier, Sophie a retracé pour nous son parcours de libération : se défaire de cette « névrose chrétienne » transmise de « victime en victime », faite de sacrifice et de culpabilité, avec cette hantise du « péché », perturbant gravement sa vie affective, sa santé.
Et puis, de rencontre en rencontre, c’est le déblocage, fin de la peur et de l’indignité. Accueil enfin de sa propre humanité, fût-elle différente…
Sophie donc travaille au récit de sa vie, pour témoigner, partager et peut-être aider aussi à sortir de l’enfermement.
Affaire à suivre !

Madeleine

Impressions croisées des films « Girl », « Dilili » et « Le grand bain » (Madeleine)

Dans l’air du temps

Il se trouve que récemment j’ai vu successivement les 3 films à l’affiche en ce moment : « Girl« , « Dilili à Paris » et « Le grand bain« .
Je n’en ferai pas une critique approfondie mais comme ils ont résonné en moi dans la même chambre d’écho, je vais les envisager sous le même angle : celui de l’émancipation (individuelle et sociale).
Si les deux premiers peuvent s’inscrire directement (« Girl ») ou indirectement (« Dilili ») dans la mouvance LGBT, ce n’est pas le cas pour « Le grand bain ». Tous trois reflètent pourtant cette même aspiration à se libérer d’un carcan.
La nouveauté de « Girl » vient du fait que la transsexualité n’est pas ici remise en question, et du coup nous évite les traditionnels conflits familiaux, sociaux. Au contraire, c’est apparemment « acquis » pour le père, pour les encadrants de l’école, pour les jeunes élèves du corps de ballet. Tout le monde semble de bonne volonté à commencer par le père touchant de bienveillance, souhaitant, comme tout bon père, le bonheur de ses enfants. Ce qui malgré tout n’empêche ni l’agression (l’invitation guet-apens où la jeune Lara est contrainte à l’exhibition) ni la solitude fondamentale de l’ado en devenir.
C’est de cette bienveillance apparente ou sincère qu’elle doit donc s’affranchir, dans l’urgence de s’affirmer, dans son identité et dans son rapport à l’autre. Face à la lenteur médicale, c’est elle qui finalement décide de « trancher dans le vif » (et l’expression prend ici tout son sens) initiatrice et actrice de sa propre métamorphose.
« Dilili« , quant à elle, doit d’abord sortir du cadre indigène où la confine l’esprit colonialiste de l’époque. L’enquête policière où elle s’implique et qui constitue l’intrigue, suit en fait le fil rouge de l’émancipation : libération des fillettes précocement asservies, et pour elle-même, la quête devient parcours d’apprentissage.
Le Tout-Paris qu’on lui donne à voir et rencontrer n’a rien d’anodin. C’est même très orienté ! Eminentes figures féminines, personnages à la marge, couples d’artistes homosexuel(le)s. Un monde qu’elle n’est pas en âge de décoder (pas plus que les jeunes spectateurs, les références culturelles seront pour plus tard) mais dont elle peut capter le charme et la diversité.
On espère que la ritournelle ponctuant le film, celle qui unit « soleil et pluie » , « jour et nuit »  » et au passage « elle et elle » « lui et lui » tout aussi bien qu' »elle et lui », fera école dans les jeunes têtes pour une vie future sans a priori ni préjugés.
Tout autre est l’univers du « Grand bain« , comédie large public, et pourtant l’histoire à sa façon déconstruit aussi les stéréotypes, ceux d’une masculinité qui ne saurait se compromettre dans un « sport de tafioles » (la natation synchronisée).
Ils n’ont rien de glorieux ceux qui vont concourir, losers décadents, dépressifs et mal fichus, qui plus est entraînés par des femmes, elles- mêmes tout aussi cabossées par la vie (une alcoolo humiliée, une handicapée sadique) face à leurs adversaires, tous athlètes formatés en série. Ce qui rend la victoire tout aussi improbable que renversante , car tout s’inverse : l’imperfection, la fragilité assumées l’ont emporté sur l’académisme et la virilité de façade. D’un coup la dignité est revenue au coeur des actants et la vie peut se poursuivre autrement.
Ce final très attendu au terme d’une fiction « feel good » vient pourtant cueillir le spectateur (ni canon, ni champion!) au creux de ses failles. Il le réconforte dans son besoin de justice : pour une fois, le mérite est récompensé, dans ce monde de brutes où, dit-on, ne survivent que les plus forts.

Et que retenir au terme de cette mise en commun ?

Chaque film à sa manière retrace une émancipation, une libération vis-à-vis des vérités imposées de l’extérieur, celles qui maintiennent en tutelle les individus et les sociétés. Cinéma reflet social donc mais pas seulement. De façon plus générale, toute culture non inféodée est elle-même vecteur d’émancipation, dans la mesure où elle renouvelle ses paradigmes. Dépassant les lois du genre et s’affranchissant des représentations traditionnelles, elle révèle et préfigure parfois ce qui va devenir une autre réalité.

Madeleine.

« Girl » de Lukas Dhont (Téo)

Allez voir un film abordant le thème de la transidentité est toujours particulier pour moi. Je le sais, et même si l’héroïne est MTF*, cela va créer un écho à mon propre vécu. Et, si le personnage est FTM*, cela risque souvent d’être encore plus déstabilisant. Qui dit faire écho, c’est l’assurance que mon cerveau zappera plusieurs trucs à la première vision du film…juste pour se protéger, pour se donner une sorte de droit de retrait. Ainsi il m’aura fallu voir au moins 3 fois le film Tomboy  pour le voir vraiment et en entier !… Je ne pensais donc pas en allant voir « Girl » que ce film fasse exception à cette logique.
Ceci étant posé, voici donc ci-dessous les impressions que mon cerveau n’aura pas trop filtrées pour les laisser atteindre la pointe de ma plume.
Dés l’affiche, dés la lecture du  synopsis, j’ai senti une odeur de cliché : une personne trans MTF qui rêve (au hasard) de devenir une (jolie) ballerine…
Mais pourquoi pas… La faire rêver d’un avenir de pilier de rugby aurait sans doute été d’une autre manière plus déstabilisant… surtout pour les non initiés à la transidentité et les adeptes de la vision binaire des genres…
Pour commencer, faisons une revue en plan large de la situation de Lara adolescente transgenre en début de parcours de transition.
Côté médical, tout semble en apparence pris en charge avec respect, rigueur, attention et bienveillance.
Côté familial, tout semble accepté, acquis. Même si on aurait voulu en savoir plus sur sa mère invisible dont Lara prend régulièrement la place auprès de son petit frère.
Côté études, elle semble avoir sa place et être respectée dans cette école de danse même si on lui demande de faire doublement ses preuves avec des entraînements particuliers éprouvants pour mettre son corps au pas. On se demande même si la professeure n’y prend pas parfois un certain plaisir malfaisant…
Bref, tout est dans le « semble »…
Certes les fêlures familiales apparaissent lors de moments de tension entre Lara et son père quand les mots ne peuvent, ne veulent se dire, ni se confier. Peut être les relations avec sa mère auraient elles été plus aisées ? Mais n’est ce pas un peu comme dans toute famille où parents et ados naviguent ? Les petites fissures transpireront aussi dans les sanglots de Milo (le petit frère de Lara) qui un matin, énervé, l’appellera Viktor. Sans doute une envie irrépressible de se soulager d’un si lourd fardeau qu’on l’oblige de porter mais dont il n’a pas tous les codes, toutes les explications à hauteur d’enfant pour comprendre, pour digérer.
Mais revenons à la carrière de danseuse que Lara désire embrasser. On peut se demander pourquoi avoir posé son dévolu sur une telle carrière compte tenu de toutes les difficultés qui seront décuplées par sa transidentité… Challenge personnel ? Envie de se mettre en danger, d’éprouver sa féminité ? Quitte à devenir « pleinement » femme autant l’être jusqu’à la pointe du cliché ? L’amour de la danse doit s’imposer immensément à Lara, à son être tout entier pour engager son corps dans une telle galère. La danse apparaît alors à certains moments comme une activité d’automutilation (les pieds ensanglantés, les douleurs musculaires,…) pour faire « payer » son corps. Et cette discipline d’acier expose aussi dangereusement ce corps au regard et aux jugements de Lara, des autres et des miroirs. Alors un vestiaire, une douche deviennent des lieux hostiles que seul le refuge de sa chambre semble pouvoir apaiser pour un temps le soir venu. Chambre de décompression, bulle de protection après une journée confrontée à un monde où il faut toujours faire attention, se cacher où un seul regard peut paraître inquisiteur même dans les transports en commun.
A l’école, professeurs et élèves semblent pourtant avoir accepté sa différence même si on sent des regards interrogateurs qui disent parfois plus que les mots. Et, quand la violence des mots de certains élèves, des regards, des gestes, longtemps intériorisés, maîtrisés, « explose », les scènes n’en sont que plus violentes et insupportables. Prenons par exemple la soirée entre filles  lorsque l’une d’elles avec l’accord tacite de la meute oblige Lara à se dévoiler anatomiquement. On ne comprend pas pourquoi cette fille en arrive à une telle violence soudaine ou préméditée, ni pourquoi aucune autre ne s’oppose à ce « viol collectif », ni pourquoi Lara ne lui oppose pas un NON violent par les mots et voire même par les gestes ! …
Lara navigue ainsi entre envie de se cacher et envie d’exposer à elle-même et aux autres sa « féminité particulière » et ce même contre ses envies intérieures les plus profondes. Montrer sa féminité dont son corps prend pas à pas les formes et apprend jour après jour les codes avec la peur omniprésente de se sentir intruse, de ne pas être à la hauteur et que sa différence reste à jamais graver dans sa peau comme un graff indélébile lisible par tout autre.
Dans cet apprentissage, ses désirs et ses expériences sexuelles sont comme autant d’essais et pulsions plus ou moins incontrôlées, maladroites, perturbées et malheureuses dont on ne comprend pas toujours le pourquoi du comment. Peut-être le doit elle à son tumulte hormonal intérieur.
Mais quand la musique de ballet s’élève, quand les pas de danse reprennent alors, c’est comme si chaque pas, chaque pirouette, chaque pointe endurée entre sourire de façade et larmes de douleurs, avait pour Lara le pouvoir d’accélérer le processus de transformation de son corps, d’accélérer le temps qui s’écoule avant la promesse du scalpel à venir pour atteindre son inaccessible étoile de future danseuse étoile.

Téo

* MTF : transition Homme vers Femme
*
FTM : transition Femme vers Homme

Des soutanes et des hommes (Madeleine)

Abdo nous a partagé l’adresse internet vers une émission de radio sur le clergé catholique évoquant le lien entre le genre et l’église catholique.
https://player.pippa.io/les-couilles-sur-la-table/episodes/clerge-catholique-le-bien-et-le-male

Madeleine nous en résume son contenu en donnant ses impressions dans son article ci-dessous.

DES SOUTANES ET DES HOMMES
Le bien et le mâle

Dans une émission qui s’intitule carrément « Les c… sur la table », on ne saurait faire de détours !
Et c’est bien dans un esprit de clarté que le sociologue Josselyn TRICOU¹, en étudiant la « masculinité dans le clergé catholique » (objet de sa thèse : « Des soutanes et des hommes ») démonte en même temps une construction en porte-à-faux et les rouages d’un système, et ce faisant, met à jour ce qui a longtemps fait la force d’une institution (et à présent sa faiblesse). Il rappelle d’abord que si l’Église a perdu de son emprise (seulement 4 à 5 % de pratiquants), son empreinte dans la société reste forte, avec un droit et une culture pétris de conception catholique. On peut même parler de « catholaïcité » dans une convergence de vue et d’intérêts.
On s’en est aperçu au moment des « manifs pour tous » quand une large population, pas forcément des cathos, est venue défendre une vision naturaliste de la famille. Dans cette optique, il va de soi que pour l’Église, c’est l’homme qui représente le neutre universel, le dominant naturel, la femme restant l’objet de son discours (les dominants n’ont pas de discours sur eux-mêmes, dans l’évidence de leur être et de leur dominance).
Il est symptomatique de voir combien l’Église a multiplié les discours sur les femmes jusqu’à leur consacrer une encyclique ( cf. « Le génie féminin » de Jean-Paul II) pour mieux les définir dans leur rôle (pour faire court : convertir leurs hommes).
Et quelles que soient les réclamations des femmes depuis les années 70, il va de soi aussi que l’ordination des prêtres reste toujours inconcevable : on ne touche pas à la tradition de l’Église qui se doit d’incarner une image de stabilité puisqu’elle est dépositaire d’un message éternel et venu d’ailleurs. Prêtre, homme de pouvoir donc, en tant qu’homme, mais à la masculinité problématique et ambiguë
D’une façon générale, il est compliqué, chez les cathos, d’être un homme : un catho se doit d’incarner la non-violence et la charité, valeurs dites « féminines ». Pas simple de se positionner dans le monde et face aux laïcs (cf les caricatures des prêtres efféminés au XIXème siècle). D’où par réaction, une construction par rapport au modèle républicain : création, entre autres, d’un scoutisme sur le modèle de la chevalerie, puissance guerrière, et plus récemment, stages de « virilisation » pour les jeunes adultes. Ambiguïté renforcée par la désexualisation systématique du clergé. Celle-ci s’est faite progressivement. Jusqu’au XIème siècle. l’Église carolingienne insistait sur la nécessaire pureté de l’officiant (pas de rapport sexuel avant le service divin) et cette exigence s’est étendue à la vie entière, d’où l’obligation du célibat.
Célibat imposé qui a eu pour effet de remplir les séminaires , avec tous ceux, en particulier, que ne concernait pas le mariage (hétéro). « Eglise, super-placard pour les homos »…(et c’est paraît-il, le « secret de Polichinelle »)
Car que demande-t-on à un prêtre ? L’abstinence.
Que demande-t-on à un homo ? La même chose.
Alors, tant qu’à faire, dans une société où pèse le mariage obligatoire, autant se faire prêtre, avec tous les bénéfices de la fonction: reconnaissance , statut social, prestige… La situation actuelle présente même une « concentration d’homos » qui s’explique d’abord par une baisse générale des effectifs avec la fin de ce long ratissage indifférencié dans les campagnes et les milieux populaires (argument : la possibilité pour les enfants d’accéder aux études, ce qui devenu obsolète avec la démocratisation de l’enseignement). D’autre part, à la fin des années 70, il y a eu le départ de nombreux prêtres hétéros qui ont quitté pour se marier. Reste le recrutement dans une bourgeoisie conservatrice, là où ne saurait se vivre la « déviance ».
Il semblerait par ailleurs que la proportion d’homos soit plus importante dans le clergé régulier (moins soumis au regard des fidèles).
Immergé lui-même dans le milieu monastique (et même une fois, « dragué sous la table ») J. TRICOU a pu recueillir en tête à tête, bien des confidences (une centaine d’entretiens). C’est ainsi qu’il a pu cerner 3 façons d’être homo en milieu clérical :
« la grande folle de la sacristie » (telle qu’elle est définie dans la sub-culture gay du clergé) figure archétypale, toute en extravagance.
« le bear » (= le gros nounours) d’un certain âge, d’une « masculinité sympathique », souvent et discrètement engagé dans une « LGBT catho », et qui aimerait changer le système de l’intérieur mais sans pouvoir grand-chose.
« la taupe » (cf. vocabulaire de l’espionnage) l’intello dans une « stratégie de leurre » (surtout ne pas être perçu comme homo). Ayant dû surjouer le bon élève, c’est le type le plus fréquent en haut de la hiérarchie, et aussi le plus virulent.
Enfin, le placard déborde et s’ouvre même de l’intérieur, car certains ont malgré tout fréquenté le milieu gay dont ils reproduisent les codes et l’allure.
« Ça »se voit maintenant et c’est gênant !
Et devant ce qui commence à se voir et se savoir, l’Église se sent tenue de tenir un discours de fermeté. Depuis 2005, on n’ordonne plus de prêtres homos, du moins ceux « à tendance profonde » (sic)
Paradoxe de cette tardive lucidité qui interdit brusquement ce qui, tacitement, ne dérangeait pas et même arrangeait : un homo même « pratiquant » ne fera jamais d’enfant (pas de scandale) et il ne sera pas, du moins jusqu’à présent, tenté par le mariage. D’où cette opposition féroce au mariage homosexuel qui confère à l’homo, une place légitime en société (alors, baisse des « vocations »?)²

Que retenir au final d’une telle étude ?

Examiner la masculinité des prêtres peut paraître anecdotique, mais c’est une manière d’interroger le système par sa périphérie.
Une étude de genre est un mini-laboratoire qui permet de voir ce qui est à l’oeuvre dans une société car l’organisation du genre dit toujours quelque chose du pouvoir, en valorisant ou dévalorisant l’adversaire.
Nécessaire prise de conscience qui aide à ne pas s’enfermer dans une posture et une manière de penser (confort de l’homme blanc, héritier d’une situation privilégiée)
Au-delà des questions de genre, il faut rester à l’écoute des dominés, car ce sont ceux-là qui « savent » (c’est depuis que les femmes ont parlé qu’on s’interroge sur la masculinité).
La domination ne va pas de soi. Les dominants sont aussi des êtres construits (=fabriqués)

Madeleine

¹ Josselyn TRICOU sociologue, doctorant en sciences politiques

² Péril en la demeure ? Françoise DOLTO en son temps, avait émis l’idée que « toute l’Église catholique reposait sur l’homosexualité masculine ». Parole inaudible dans les années 80 (délire de psychanlyste…)

Note :
J’espère avoir fidèlement restitué paroles et raisonnement.
Volontairement , j’ai omis ce qui a trait à la pédophilie, élément venu par raccroc à la fin de l’émission. Egalement, l’évocation du prêtre dans le cinéma qui nécessiterait aussi un autre développement.

Premier café littéraire (mais pas que…) par Camille

A l’heure où l’équipe de France chaussait ses crampons pour la demi-finale, nous nous sommes retrouvés pour une première : un « café littéraire » où chacun-e était invité-e à présenter un livre ou un film au groupe. De quoi piocher quelques bonnes idées pour cet été…
Ce fut un moment très convivial, sous forme d’apéro partagé… L’occasion aussi de mieux connaitre trois nouveaux venus (Catherine, Jérémy et Jérôme) ; le petit nombre de participant-e-s favorisant la discussion…
Voici les œuvres qui ont nourri les échanges de ce premier café littéraire (mais pas que…) :

Nos vaches sont belles parce qu’elles mangent des fleurs…
Livre de Paul Bedel Ed Albin Michel
(par Catherine)

L’auteure (Catherine Boivin) a pour projet de mettre en écrit le plus fidèlement possible des récits, paroles et remarques de personnes de tout horizon pour leur donner un moyen d’exprimer leur vision du monde, leurs expériences. C’est pourquoi l’oeuvre est présentée avec le nom de la personne et non celui de l’auteure. Ici, il s’agit de Paul Bedel, un agriculteur solitaire qui nous transmet avec des mots simples et beaucoup de poésie son amour de la nature, de l’essentiel.

Désobéissance
Film de Sébastian Lelio ¹ (2018)
(par Jérémy)

Il s’agit de l’adaptation du roman « La désobéissance »². Au sein de la communauté juive orthodoxe de Londres, le décès du rabbin conduit sa fille partie à cause de son rejet de cette société à revenir. Elle retrouve son cousin avec qui elle a grandi, marié à la femme qu’elle a elle-même aimée en cachette dans sa jeunesse. Pour cette dernière devenue une épouse et une femme rangée, les sentiments remontent alors à la surface. Un choix va s’imposer: partir avec elle ou rester avec lui…

¹ En 2017, Sébastian Lelio avait réalisé « Une femme fantastique« 
Les impressions de Téo sur ce film

² « La désobéissance » de Noami Alderman (Ed Livre de poche)

Les jonquilles
Poème de W. Wordsworth
(par Yves)

Un poème emblématique de la littérature anglaise. Avec son amour pour cette culture, Yves nous a lu ce court poème et nous a expliqué la résonance qu’il a pour lui, le tout joliment agrémenté de photos de la région des lacs en Angleterre où notre DJiste est allé randonner récemment et où le fameux poète a sa sépulture.

Le poème écrit en anglais et sa traduction en français :
http://www.crcrosnier.fr/mur3/peu3/wordsworthw3.htm


Love, Simon

Film de Greg Berlanti (2017) 
(par Jérôme)

Dans un style américain, cette comédie témoigne de la possibilité de faire un film gay et joyeux. Le jeune Simon dont la vie est parfaitement heureuse n’en couve pas moins un secret: à l’heure des premières amours, c’est sur les garçons que se concentre son attirance. Il tombe sous le charme d’un inconnu sur internet et devient victime d’un chantage. Toutefois, ses amis vont le soutenir.

Les garçons de l’été
de Rebecca Lighieri, Ed POL
(par Camille)

Une famille vit dans un véritable état de grâce; deux garçons surfeurs brillants et superbes, une fille précoce et des parents aimants. Tout pour être heureux, mais… A la faveur du récit (assumé par les personnages à tour de rôle), on découvre des failles, jusqu’au drame: l’un des fils perd sa jambe dans une attaque de requin à la Réunion. Le jeune homme devient alors de plus en plus mystérieux. On glisse dans le thriller et on reste en haleine jusqu’à la fin, dans la chaleur troublante de l’été.

Camille