Archives de catégorie : Cinéma

« Marvin ou la Belle Education » d’Anne Fontaine (2017)

A propos de Marvin

   Le film, libre adaptation du fameux livre d’Edouard Louis « En finir avec Eddy Bellegueule » ¹ a été précédé d’une réputation peu flatteuse , avec des critiques partagées : « A voir » (Le Monde) « C’est raté » (Libération).
Entre les deux, il y a le « globalement réussi » auquel je souscris.
Reconnaissons d’abord la justesse de la transposition. Si le scénario reprend l’idée d’un mauvais départ dans un milieu culturellement défavorisé, il fait passer l’ascension sociale du jeune garçon, non par l’écriture comme dans le récit, mais par l’initiation théâtrale, ce qui est tout aussi crédible et beaucoup plus « scénique ».
Par ailleurs, la force du film vient aussi de sa construction par allers et retours entre l’enfance humiliée et les étapes d’une vie qui se réinvente au fil des découvertes et des rencontres.
Subtiles superpositions de visages et de scènes dans la cohérence d’un cinéma intérieur…
A propos de scènes justement, on a reproché à la réalisatrice son parti-pris caricatural, la stigmatisation des couches populaires : « monde de brutes« , « salauds de pauvres« , « des Groseille pas drôles » avec en parallèle le milieu « branchouille » des « gays friqués« , superficiels et volages.
Mais, comme dans le livre (avec l’auteur qui ne mâchait pas ses mots) rien n’est gratuit, il s’agit de montrer pour démontrer , ce qui implique une certaine stylisation.
Par ailleurs, on peut voir les choses autrement.
Il y a d’abord d’indéniables beaux personnages tout en finesse et sensibilité (la Principale du collège, le metteur en scène) servis par d’excellents comédiens.
Ensuite, la réalité est plus complexe qu’elle ne se donne à voir : le brillant couple d’artistes gays, en se défaisant brusquement, révèle sa banale humanité, le dandy (Charles Berling) a sa part de mystère, et dans les replis du gros porc incarné par Gadebois, se cache un fond de tendresse.
Enfin et surtout, même si le trait est appuyé, les personnages ne sont pas figés. Ils bougent, ils évoluent parallèlement à la métamorphose du héros qui finalement ne se sauve pas tout seul.
Le transfuge social est souvent rejeté par la cellule familiale qui se sent trahie, mais il arrive qu’il devienne un facteur de prise de conscience et de changement allant de pair avec une forme de reconnaissance. Ici, c’est la sœur qui s’en fait le porte-parole : « Il est fier de toi » dit-elle en parlant du père. Laquelle fierté ne sera jamais explicite. C’est dans un discret mais significatif changement de vocabulaire qu’il faut décoder le repositionnement intérieur.
Au lieu du mot « pédé » autrefois éructé à tout bout de champ ( l’insulte qui condamne l’enfant à être une cible, qui bouche son avenir , à partir de quoi l’adolescent devra se reconstruire) le père retrouvé in fine, bredouille le terme « gay », politiquement plus correct, l’évolution sociale étant aussi passée par là.
Le film devient comme un prolongement du livre, en s’inscrivant dans les dernières avancées sociétales (« maintenant que vous pouvez vous marier »…) et dans une perspective plus optimiste de réconciliation, l’espoir d’une homophobie qui s’amende et s’adoucit. Sans être un chef-d’oeuvre, il remplit sa fonction, en particulier pour ceux qui n’ont pas le même accès à la lecture, soit :montrer pour sensibiliser, émouvoir et peut-être changer les regards.

Madeleine

¹ La critique de Madeleine sur le livre « Pour en finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis

La bande annonce du film « Marvin ou la Belle Education« 

« Le redoutable » de Michel Hazanavicius (2017)

   Le Redoutable, film écrit; produit et réalisé par Michel Hazanavicius, sortie en 2017. Biographie de Jean-Luc Godard, adaptation du livre  » Un an après  » d’Anne Wiazemsky.
En sortant du cinéma, le contenu de ce film m’a fait beaucoup réfléchir. Sur mes relations en particulier, amicales, affectives, etc…
Dans une relation, au début nous idéalisons la personne, ne lui accordant que des qualités. Puis l’habitude s’installe et on commence non seulement à ouvrir les yeux sur ses défauts, mais on en rajoute aussi. Dans une relation amicale, ou intime, on a l’impression que tout est acquis. On ne fait plus d’effort et la relation se meurt comme une bougie qui se consume. Lentement mais sûrement. On oublie de prendre le soin de « la relation ». On pense que l’autre peut nous aimer toute sa vie. Nous ne réalisons pas à quel point, nous pouvons perdre les personnes que nous aimons tant à cause d’inattention aux petits détails qui sont peut-être importants pour l’autre. La routine qui gagne du terrain et gangrène « la relation ». L’amour s’éteint petit à petit et l’indifférence le remplace. Parfois la haine peut faire apparition.
Enfin, voilà je voudrai dire à quel point les relations humaines sont complexes. Que rien n’est acquis pour personne et que toute notre vie, nous devrions prendre soin de l’amour amical, affectif que nous portons à l’égard de nos proches.

Maryam

« 120 battements par minute » de Robin Campillo (2017)

Le film retrace les années de lutte du mouvement ACT UP au début des années 90 alors que le SIDA fait des ravages depuis 10 ans. Epoque héroïque où les hommes tombent comme des mouches, avec des coupes sombres dans l’intelligentsia parisienne et le show-biz. Epidémie mal définie qui désigne et ostracise (cf. les dénis de Foucault, de Thierry le Luron…)
On se cache pour mourir…

Tant que le « cancer gay » ne touche (croit-on !) qu’une minorité peu reconnue, méprisée, méprisable (« ils l’ont bien cherché »…), on ne se bouge guère. ACT UP met les pieds dans le plat et dénonce, par des coups d’éclat, l’urgence de la situation et la quasi-indifférence générale (confortée par les forces réactionnaires complices).
Le film en retrace les étapes et les moyens. D’abord la constitution d’un corps collectif où chacun a la parole 1 mais fait bloc dans des actions spectaculaires : jeter des sacs de faux sang au visage de l’ennemi, les ministères (représentant l’inertie étatique) et les labos ( centrés sur leurs profits personnels).
Sur ce fond documentaire, se détache l’histoire personnelle d’une rencontre amoureuse entre Sean (le militant séropositif bientôt marqué par le kaposi) et Nathan (« séronég ») le Candide de l’histoire. Comme dans une tragédie, l’amour suit sa pente fatale : la mort de Sean et c’est alors que se rejoignent les deux plans, avec une « politisation » de l’intime concrétisée par l’image, en arrière-plan du corps agonisant, de la Seine rouge-sang. De fait, c’est le corps dans tous ses états qui est mis en scène tout au long du film, corps collectif actif et manifestant, exultant dans les fêtes et sur les dancefloors, corps individuel vibrant et pulsant tant dans l’amour que dans l’agonie.
Pulsion de vie qui traverse le film jusqu’au bout. Le spectateur hétéro découvrira (appréciera?) la vitalité d’une sexualité gay, qui plus est exacerbée par la menace de la mort et paradoxalement renforcée par sa réalité (le soir même de la crémation, le survivant enchaînant illico une nuit d’amour avec un autre partenaire…)
On peut reprocher au film ses clichés et ses maladresses : interminables séquences d’assemblées générales, utilisation facile des symboles et des affects, néanmoins il reste pour nos sociétés oublieuses et changeantes, un nécessaire et juste rappel de ce qui fut une « aventure du courage et de l’insolence ». Il nous rappelle les vertus de la contestation et de l’action juste, la puissance d’un mouvement fondé sur la solidarité, l’humanité.

En élargissant le cadre au-delà du film, on réalise maintenant que si la « communauté sida » a pu choquer en montrant les aspects concrets du sexe et de la maladie, elle a contribué malgré tout à rendre visible le couple gay et légitimer une relation d’amour faite d’engagement et de soutien mutuel, une conjugalité qu’on n’imaginait même pas.
Là où certains escomptaient qu’on verrait une « punition divine », c’est la compassion qui s’est fait jour2, avec dans le meilleur des cas, le renouvellement des représentations de l’homosexualité masculine. (cf les avancées du PACS, l’homoparentalité, le mariage pour tous)

Madeleine

1 On appréciera la présence d’Adèle Haenel tout à fait bien dans son rôle de battante et celle dde Nahuel Perez dont la maigreur nerveuse, le regard intense évoquent la figure et la ferveur d’un Guy Hocquenghem.

2 Dans le film, exprimée par la présence et l’attitude de la mère.

« Tom of Finland » de Dome Kanukoski (2017)

Ses dessins, je les avais déjà croisés au hasard d’un effeuillage de bouquins en librairie. Je les trouvais esthétiques graphiquement mais néanmoins parfois assez vulgaires voire limite pornographiques pour les plus osés d’entre eux…
Connaître par ce film « Tom of Finland » la vie de leur créateur Touto Laaksonnen (même si elle est peut-être un peu romancée) changera sans doute mon regard sur ses dessins quand ils recroiseront mon regard.
Pour moi, ce que je retiendrai de ce film ce sont les mille et une facettes et pouvoirs que peuvent porter en eux de dessins, de simples dessins…
Dans une époque et un pays la Finlande où l’homosexualité était un délit, une déviance fortement condamnée, ses dessins fonctionnaient au début pour Touko comme une soupape de sécurité lui permettant de vivre sur papier sa différence, d’assouvir ses fantasmes en plus de quelques étreintes réelles furtives vécues au prix du danger dans les parcs de sa ville.
Ses dessins d’hommes à la sexualité désinhibée, démonstrative étaient comme des œuvres refuges, cachées ; elles remplaçaient des mots que la société et la famille d’alors (et parfois d’aujourd’hui aussi…) ne voulaient, ne pouvaient entendre. Un peu comme une drogue, un cachet d’anti-dépresseur, ses dessins lui permettaient de supporter le quotidien, sa vie militaire. Des dessins tels des moyens d’évasion, des moyens de consolation. Après avoir tué un soldat ennemi (décès qui viendra longtemps le hanter les années suivantes), dessiner lui permettait aussi de soigner les symptômes post-traumatiques engendrés par cet acte. Mais à cette époque, Touko ne peut que cacher ses dessins ou les dealer furtivement sous le manteau telle une drogue illicite et dangereuse. Quelques années plus tard, ils perdront le goût du soufre et seront diffusés comme des œuvres artistiques. Les temps changent et les mentalités évoluent…
De ses années sous l’uniforme naitront ces hommes musclés sanglés dans leurs habits militaires ou policiers qu’il dessinera tout au long de sa vie et constitueront sa « marque de fabrique ». Peut être la saveur d’une envie de vengeance vis-à-vis de castes professionnelles qui régulièrement condamnent, arrêtent ou humilient les homosexuels de part le monde.
On sent chez leur auteur une certaine déstabilisation quand ses personnages de poudre de carbone tracés prendront réellement vie en se voyant multipliés au centuple aux Etats-Unis dans un premier temps puis à l’international. Cette diffusion planétaire lui vaudra de nombreux courriers de remerciement de la part d’homosexuels. Pour ces derniers les albums de dessins de Touko (devenu Tom of Finland) et enfin sortis de la clandestinité, leur permettront de sortir eux aussi de leur isolement, de s’ouvrir à leur sexualité, de se rencontrer entre semblables quitte à (malheureusement ?) devenir des « armées » de clones, des personnages de Tom of Finland parfois réunis en associations. Des dessins comme moyens d’identification parfois poussés jusqu’à la caricature. Personnages qui deviendront pour nombre d’entre eux acteurs des premières Gay Pride aux Etats-Unis (plus tard renommées Marches des fiertés). Dans « les années sida » ces dessins deviendront même vecteurs de lutte et d’éducation pour illustrer, dénoncer les discrimination et pour éduquer à la prévention.
Les dessins de Touko ont eu, au fil de la vie de leur auteur, au fil de l’évolution de la société plusieurs fonctions, pouvoirs. Autre époque, autres mœurs, autres sociétés et les dessins de Touko sont devenus plus ou moins libres selon les pays. Mais on découvre de nos jours avec la montée des côtés extrêmes des religions les pouvoirs « pseudo anti-religieux» de dessins quand ceux qui les regardent sont inaptes à les comprendre…et condamnent parfois à mort leurs auteurs…
Touko : le combat continue !

Téo

« Une femme fantastique » de Sébastian Lelio (Chili – 2017)

   Fantastique.
Selon le dictionnaire, cet adjectif a plusieurs définitions :
1 – Chimérique, né de l’imagination, irréel.
2 – Bizarre, surnaturel.
3 – Qui sort de l’ordinaire, étonnante, incroyable.
Quelle est la définition qui a donné lieu au titre de ce film et décrire ainsi son héroïne ?
En quoi Marina, parce que transgenre, (rôle joué par Daniela Vega une actrice trans elle-même) peut-elle être qualifiée de chimérique, irréelle, bizarre, surnaturelle ou incroyable ?
Avec son compagnon Orlando vivant, Marina était une femme comme les autres qui vivait, qui chantait, qui aimait. Etre avec Orlando légitimait en quelque sorte son genre féminin. Mais, quand il décède brutalement, c’est son existence en tant que femme même qui va aussi être brutalement remise en cause par les autres. Elle n’est plus que trans, femme certes mais avant tout une femme trans. A partir de là, en plus de la douleur, en plus de son deuil à accomplir, elle va devoir à nouveau se confronter à la transphobie ambiante que ce soit celle de la société, de l’administratif, de la famille du défunt, de la police, du milieu médical,…
Parce que différente, parce que trans, elle pourrait pourquoi pas être coupable de la mort d’Orlando. La disparition d’Orlando va alors renvoyer Marina à une situation de rejet, d’humiliation et de discrimination sans doute rencontrée auparavant mais que sa vie avec Orlando avait réussi à masquer, à atténuer, à « normaliser », à banaliser. Mais comme il n’est plu…
Même se promener seule la nuit va devenir dangereux, inquiétant pour Marina.
Trans donc possiblement coupable, alors, chacun que marina va rencontrer pendant les jours suivant le décès de son compagnon va pouvoir en profiter pour assouvir ses soifs de voyeurisme, de perversions telles les attitudes de la commissaire chargée d’enquêter sur le décès d’Orlando et du médecin de la police. Un médecin qui imposera à Marina une séance de photos à nu choquantes, humiliantes soit disant pour les besoins de l’enquête… Trans donc pourquoi pas coupable et la famille du défunt va trouver là l’alibi idéal pour la rendre responsable et sans avoir pour elle un zest de compassion, d’empathie ou de soutien. Tant que Marina n’était pas connue de la famille, elle ne dérangeait ; elle vivait avec Orlando mais au loin. Mais là, elle devient (malheureusement) présente, réelle pour eux, trop réelle et vient déranger les apparences, les « belles » normes familiales,… D’ailleurs, l’arrivée de Marina en pleine cérémonie d’obsèques à l’église (où on lui avait fortement suggérer de ne pas mettre les pieds…) provoquera même les pleurs de l’enfant qu’Orlando a eu avec sa compagne précédente.
Dans cet univers nauséabond, seul le chien que même la famille voudrait lui soustraire semble compatir à son chagrin et, lui seul, à sa façon, a des gestes réconfortants pour Marina.
Retrouver la voie du chant et sa voix lui fera peu à peu reprendre pied dans sa vie, dans son genre que les événements avaient tellement mis à mal.
Le regard que le spectateur pose sur le film, sur le rôle de Marina, sur l’actrice elle-même est aussi, à mon avis, fortement influencé par la transidentité de l’actrice et de la façon dont soi-même on perçoit, on comprend ou on vit cette différence. Pour certains spectateurs elle sera effectivement la femme « fantastique » du titre car sortant de l’ordinaire, bizarre, irréelle ou chimérique. D’autres passeront le film à scruter son visage, ses attitudes, son comportement à la recherche de traces de masculinité qui puisse les rassurer oubliant qu’eux-mêmes sont faits de féminin et de masculin.
A chacun de trouver la définition de l’adjectif « fantastique » qui lui conviendra à moins que ce ne soit juste l’histoire du deuil d’une femme, un épisode de la vie d’une femme tout simplement.

Téo

Impressions de Cinepride 2017

En guise d’apéritif, regardons la belle bande-annonce du festival de films et documentaires LGBTI Cinepride 2017 qui s’est déroulé au cinéma Le Katorza à Nantes du 9 au 14 mai 2017  :

Après cet apéritif prometteur voici les impressions de déjistes nantais sur une poignée de films.

Les impressions d’Annette

« Hunky Dory » de Michael Curtis Johnson (USA) 2016

   Ce film retrace les galères d’un artiste raté qui, la nuit, se livre dans un spectacle de drag queen. Il est intéressant pour le traitement de l’entourage familial et amical de cet homme. Au fil du film seront évoqués plus ou moins rapidement : le grand père, le fils, l’ancienne copine, la nouvelle copine, la mère de l’enfant perdue dans la drogue, les amours homos plus ou moins récents et intéressés. Le film étudie aussi le rapport à l’argent ou plutôt les relations tarifées. Comme notre héros est toujours à court d’argent, il se sert tout simplement sans complexe de son corps pour y remédier pour quelques billets. Il y a apparemment longtemps que toute delicatesse l’a quitté ; il va même jusqu’à reclamer à une vieille relation le remboursement d’une soiree vécue avec elle quatre ans auparavant !
  Physiquement, notre drag queen est très grande, maigre avec une dégaine de cowboy. Elle n’a rien de sexy, elle est plutôt pitoyable mais quand même attendrissante. Malgré tout cela, son visage est beau avec ses yeux verts et moi, je suis fascinée par ces êtres quand ils jouent sur le registre de la séduction et je ne m’en lasse pas de les regarder jouer des paupières avec des regards langoureux et prometteurs !!!

« Apricot groves » de Pouria Heidery Oureh (Arménie) 2016

   Ce film retrace de l’enfance à la maturité et au mariage, l’histoire d’une petite fille qui se vit de sexe masculin. Une partie de l’histoire se passe en Arménie. On y découvre de jolis paysages, des rapports extravertis, des demeures simples : j’ai apprécié.
  Par contre, j’ai trouvé beaucoup de lenteurs et , je ne comprends comment un amour a pu naître entre ces deux personnes ! ( Le film ne le dit pas.)
J’ai ressenti un sentiment de malaise car les parents ne me paraissent pas au courant de cet amour… Et, quand même, tout ce non dit m’a gênée !
Je reste aussi étonnée que l’Iran, ce pays si rigide dans les rapports femmes hommes ait un regard si tolérant pour les personnes trans.

Annette

Les impressions de Téo

D’Italie en Arménie

   Chaque année, mai revenu, on l’attend comme une promesse.
Chaque année, elle est différente, diverse, multiple, surprenante.
Chaque année, on guette la parution de son programme, sa bande-annonce, le graphisme de son affiche ; sera-t-elle belle, provocante, consensuelle ou ratée ?
Chaque année, on parcourt son programme en se disant : celui-ci on ira, celui-là on s’en passera, ceux-ci on évitera.
C’est ainsi, chaque année, quand revient la Cinepride le festival du film LGBT nantais.
Cette année, après l’examen minutieux du programme, j’aurais tant aimé m’embarquer à nouveau avec Priscilla pour une folle aventure sur les pistes australiennes. Mais, horaire trop tardif, abstiens toi…
Alors, à défaut de voyage océanien, ce sera l’Italie avec « One kiss » en compagnie de 3 ados puis, l’Arménie avec « Apricot groves » avec un trans ftm (transgenre femme vers homme).
J’ai apprécié ma première escale cinématographique italienne « One kiss ». J’ai aimé partager ces moments d’amitiés entre ces 3 jeunes, deux garçons et une fille, Lorenzo, Antonio et Blu (prononcer « Blou »), chacun différent, un peu marginaux mais soudés face à un milieu scolaire normatif, dans des atmosphères familiales pesantes. Leur amitié, empreinte de légèreté quand elle se fait dansante, projetant du bonheur dans l’air du temps avec papillons et fleurs multicolores, m’a agréablement enthousiasmé. Mais, leur bonheur apparent, virevoltant, vécu à 100 à l’heure, cache sous le strass et les paillettes, des apprentissages amoureux tourmentés, des relations scolaires violentes et des dialogues intra familiaux compliqués. La violence des mots et des maux qu’ils subissent de la part de leur environnement apparaît dans les paroles des lycéens qu’ils côtoient, dans les insultes graffitées sur les murs du lycée ou, époque oblige, sur les réseaux sociaux qu’ils fréquentent. Lorenzo est un homo extraverti qui, en apparence, semble l’assumer. Blu vit des amours tumultueuses qui affecte sa réputation au lycée. Antonio, hanté par le décès de son frère dans un accident, se noie dans le sport dans une atmosphère familiale terne et taciturne.
Dans une vie pulsée par la musique de dance floor et enivrée de longs plans-séquences en vespa, tout semble aller pour le mieux ou le moins pire jusqu’à ce que les sentiments, leurs sentiments finissent par s’emmêler, s’entremêler puis se brouiller. Des sentiments que l’on avait perçu furtivement, peu à peu, évoluer au fil du film entre deux mots. On sent bien qu’Antonio est attiré par Blu, que Lorenzo voudrait se rapprocher d’Antonio mais rien ne se fait…tout n’est qu’intentions cérébrales, sous-entendus… Et tout va bien comme ça. Mais quand Lorenzo ose exprimer son amour homosexuel naissant pour Antonio par une caresse affective au détour d’un bain à la rivière, tout se précipite et le trio bascule. Alors, l’harmonie du trio va se briser. Tant que ce jeu amoureux n’était fait que de possibles, d’envies rêvées sans présent, de jeux de rôles, de regards sans touchés tout allait bien. Mais, il a suffi d’un geste, de cet élan amoureux furtif pour que tout se fissure, se fracture et pour finir par exploser dans les têtes, les corps et les coeurs avec armes, sang et larmes.

   Que dire du second film arménien « Apricot groves »…si ce n’est du mal… Mais que vient il donc faire dans cette galère. « Il » c’est un trans ftm arménien parti étudier (on le suppose) aux Etats-Unis et qui revient costumé et cravaté en Arménie avec son frère pour retrouver sa petite amie et la demander en mariage à sa famille. Une petite amie et des parents qui n’ont pas vraiment l’air d’être si enchantés que cela de le rencontrer. Le connaissent ils seulement lui et…sa différence ? On n’en sait trop rien… Rien n’est vraiment crédible dans cette histoire avec cette lenteur lancinante et poussiéreuse commune aux films arméniens, iraniens. Mais, le pire est pour moi à venir quand, à la fin du film, Aram ôte costume et cravate et s’auto contraint à revêtir une tenue voilée, le regard perdu dans le vide au passage de la frontière iranienne quand il part se faire opérer en Iran… Un Iran montré comme une sorte de « paradis chirurgical pour personnes trans » !
   Insupportable !
Être parti des Etats-Unis pour tout ça… c’est tellement imbécile…
Bref, selon moi, un film invraisemblable, incompréhensible, affigeant qui à la fin soulève le malaise…

Téo

« Moonlight » de Barry Jenkins

  moonlight

Voici 2 critiques du film Moonlight (Oscar du meilleur film 2017)
par Annette et Madeleine

   Le film Moonlight de l’américain Barry Jenkins aborde le thème de l’homosexualité des personne afro-américaines dans les états du sud des Etats-Unis. Le réalisateur suit le destin de Chiron un jeune noir à trois stades de sa vie.
Une enfance pauvre, l’absence du père, une mère toxico dont il gardera des cauchemars même adulte. Pourchasssé par les gamins de sa classe, le héros fait la connaissance de Juan un caïd local de la drogue. Ce dernier se conduit comme un père avec lui ce qui donne de beaux moments lors de la leçon d’apprentissage de la natation. Sans ce trafic dont il vit, Juan est un homme respectable et l’enfant le prend comme modèle parental.
A l’adolescence, Chiron découvre l’amour homosexuel ; passage qui est traité de façon très pudique mais, le milieu scolaire le fait plonger.
A l’âge adulte, il est devenu un très bel homme tout en muscle muscle, qui à l’image de Juan règne comme un caïd de la drogue.
Mais c’est un homme qui se mure dans la solitude. Les rencontres avec sa mère qui a réalisé la ruine de sa vie et la sienne en se droguant sont poignantes avec de très beaux dialogues entre mère et fils qui pleurent.
Un jour, un appel téléphonique de celui qu’il a aimé et qu’il a considéré comme un père mais qui l’a trahi donne lieu à une très belle rencontre entre ces deux hommes qui refont connaissance malgré les années passées et les échecs jusqu’à l’aveu ce caïd qui lui déclare qu’il n’a jamais connu d’autres amours que lui et qu’il lui est resté fidèle.
Outre la beauté de cet acteur noir, ce qui surprend dans ce film, c’est le traitement très humain des rapports humains et de l’amour homosexuel

Annette

   Il semble depuis un certain temps que le « politiquement correct » dans le domaine de la création, pousse à survaloriser systématiquement tout ce qui relève de l’ambiguité ou de la marginalité sexuelle, en saluant surtout la démarche, en confondant le mérite et le talent, le propos et son traitement.    Il me paraît que c’est encore le cas ici : intention louable (montrer  la difficulté pour un jeune noir et gay de se construire dans un milieu défavorisé et hypervirilisé) mais réalisation médiocre, dans le style et la mise en scène.    Le scénario réaliste est tout à fait crédible mais traîne en longueur en dépit de la division simpliste en 3 volets didactiques. Dans cette platitude narrative, on va de clichés en lieux communs avec des personnages stéréotypés ou trop rapidement ébauchés (la mère camée irresponsable, le dealer protecteur).
La trajectoire de l’ex-enfant victime devenu – en passant par la case prison – un gros (et faux) dur, n’a rien de surprenant. La situation tout à fait convenue est poussée jusqu’à la caricature avec la mutation du gringalet taiseux en balaise bodybuildé cousu d’or. Et tout aussi mutique…
Mais le non-dit finit par lasser et tourne au procédé facile, dans une impression d’inabouti (et ce n’est pas au spectateur de refaire le film dans sa tête !).
Tout aussi cousues de fil blanc apparaissent  les retrouvailles  entre les deux anciens camarades de classe qui se rejoignent finalement dans la même ambiguité, mais ça, on l’avait déjà compris.
Le dénouement qui ne surprend guère, n’a pas de quoi susciter l’émotion  au terme de cette indigente et pesante démonstration.
Le seul moment  fort et juste  me paraît celui où l’adolescent humilié se déploie enfin , pour fracasser, en pleine salle de cours, une chaise sur la tête de son persécuteur  (improbable fantasme qui au moins, pourra venger  par procuration, des milliers de harcelés, toutes situations confondues !)
Au final, tous ces éloges dithyrambiques amènent la déconvenue (« C’est tout? »). Moins de battage aurait tout simplement ramené le film à sa juste dimension: une histoire sympa.

Madeleine

« Les invisibles » de Sébastien Lifshitz

    Longtemps ils et elles furent ou se sentir cachés dans les recoins voire, pour certains, dans les sous sols de la société. Cette société, campée sur des valeurs archaïques ancestrales, religieuses, sociologiques ou éducatives leur refusait le droit à la parole, le droit de vivre au grand jour, le droit d’exister dans leur complétude. On n’en parlait pas ou si peu… On devait le taire… C’était tabou… D’une poignée de ces Invisibles, ce documentaire trace les portraits croisés vifs, incisifs. D’une image à l’autre, d’un humain à l’autre, ainsi se déroulent leurs parcours de vie, leurs luttes personnelles, familiales contre ou avec la société pour acquérir le droit à vivre en accord avec leur différence pour s’accepter et être acceptés comme homosexuels. Avec humour et lucidité, entrecoupé d’images d’archives historiques des luttes homos, ces hommes et ces femmes nous parlent de leurs combats d’hier, de leurs vies d’aujourd’hui, de leur évolution.
Dans ce tissage de portraits humains, l’Amour est le fil d’Ariane. Ce fil tisse des réseaux d’amitié ou des relations de couples sur le long terme. Retenus par ces fils, ils ont pu, malgré leur invisibilité contrainte, être pleinement vivants hier et aujourd’hui.
Les années ont passé, la société a évolué, les médias sont ouverts mais il semble néanmoins que le rapport visibilité/invisibilité voulue, recherchée ou subie demeure et pose encore question. Alors, visibles ou invisibles ?

Téo

« Tomboy » de Céline Sciamma

Parenthèse estivale

   Rares sont les films qui abordent le Genre avec autant de subtilité.
   Tomboy est un film qui navigue le temps d’un été entre chronique sociale, conte et thriller. Chronique sociale parlant des différences, d’une Différence à oser vivre, à faire accepter. Conte où il serait une fois un néo-garçon tombant amoureux d’une jolie princesse. Thriller enfin car il sait, elle sait, nous savons qu’à la seconde où Laure répond s’appeler Michaël, chronique et conte peuvent imploser et virer au cauchemar.
   Ce film ne juge pas, n’analyse pas, ne théorise pas sur le Genre. Le spectateur se trouve complice de Mickaël, impuissant devant l’avancée vers la fin de l’été. De jeux en jeux, de « mensonges » en travestissement, de « bricolages » en apprentis baisers, Mickaël ose vivre même s’il sait que sa supercherie sera inévitablement découverte.
   Est-ce un profond sentiment masculin intérieur prologue d’une future transidentité ou un simple jeu d’enfant ? Le spectateur reste libre. Jamais le film ne l’expliquera parce qu’il n’y a rien à expliquer à hauteur d’enfant. Mickaël va juste essayer d’exister l’instant de cette parenthèse estivale enchantée.
   Quand la parenthèse explosera, la peur du jugement des voisins deviendra moteur dans l’attitude hostile de la mère envers sa fille, son fils,… Les enfants feront aussi acte de violences à la découverte d’une « certaine vérité » du héros.
   La fin de l’été va sonner la fin de la récréation identitaire. La norme a gagné la première manche. Gagnera-t-elle la seconde à l’adolescence ? Si seconde manche il y a…

Téo

« Bambi » de Sébastien Lifshitz

 Bambi ou la leçon de vie

   J‘ai découvert Bambi (alias Marie-Pierre Pruvot) en 2007 lors d’une émission littéraire à la télévision. On y présentait son livre: « Marie, parce que c’est joli » retraçant le parcours atypique d’une transsexuelle passant, entre autres, du Cabaret à l’Education Nationale.
bambi 2   Trajet peu banal qui déjà retenait l’attention. Mais il a fallu 2013 avec le film de Sébastien Lifshitz pour qu’enfin l’histoire de Bambi trouve un public élargi, plus mature et prêt à entendre ce que peut être – vue de l’intérieur – une vie de transgenre.
Nulle théorie en ce documentaire. Simplement la narration par Bambi elle-même, en plan fixe, face à la caméra, de ce que fut son parcours; et on ne s’ennuie pas une seconde, tant la parole est juste et prenante, entre pudeur et sincérité, tant sa démarche s’impose comme une évidence: en dépit d’un destin contraire, elle n’a suivi que sa propre boussole, dans le respect de sa vérité profonde.
   Et nous parlant de sa vie, elle nous parle aussi de la nôtre. C’est pourquoi elle nous touche en nous rappelant l’essentiel :
– Quelle que soit la situation de départ (et pour un jeune garçon né dans une famille de pieds noirs dans l’Algérie des années 50, ce n’était pas gagné !) savoir FUIR et briser l’enfermement.
– Savoir aussi y mettre le temps (et la réflexion) et même dans l’apparente passivité, ne rien lâcher.
– Saisir l’opportunité (même dans un choix restreint : dans son cas, cabaret ou prostitution) et en faire un atout.
De l’ignorance, passer à l’excellence, et y trouver son bonheur: « Aimer mon métier, c’était m’aimer moi-même, une façon de crier ma vérité. »
– Comprendre quand une séquence se termine (le temps des paillettes, le mirage de l’apparence) et qu’une autre s’impose (et là, dans une reconversion magistrale : le bac à 33 ans, la Sorbonne, l’enseignement) mais toujours avec le même investissement, donc un égal bonheur (« J’ai adoré enseigner »).
– Savoir oublier et faire que la réconciliation soit possible.
La réussite n’implique pas nécessairement la revanche. Une fois stabilisée, Bambi accueille sous son toit la mère autrefois haïe.
– Accepter aussi de se mettre en danger : aimer une femme n’était pas prévu dans un parcours amoureux jalonné de conquêtes masculines. Marginalité, fragilité supplémentaire qu’elle accepte, une fois compris que de toute façon, « la vie est un perpétuel déséquilibre ». (Belle histoire par ailleurs que ce coup de foudre transformé au fil des années en affection et lien sécure).
– Réaliser enfin que « la vie est multiple et sans cesse à réinventer » quitte à « féconder tous les échecs » ( « Je veux voir l’existence sous un angle heureux »).
   Nous voilà bien loin du phénomène de foire et des idées de perversion attachées à la transsexualité. Bambi légende, Bambi pionnière et référence….Parcours singulier s’il en est, mais justement c’est cette singularité qui nous ouvre le chemin universel de l’indépendance et de l’accomplissement.
   Par-delà toutes les assignations identitaires (sexuelles, sociales) et tous les rôles à endosser, nous avons à exister en tant que personnes, tous clichés dépassés, et dans une constante évolution. Empêtré(e)s dans nos vies rétrécies, nous ne pouvons que saluer celle qui s’est si magnifiquement (et discrètement) affranchie et autrement remise au monde.
   Nous aimons toujours – ne serait-ce que par procuration – qui nous élargit et nous libère.

Madeleine