Archives de catégorie : Livres

Café littéraire de rentrée (Camille)

J’attendais ce samedi vingt-un septembre (non pas parce qu’il sonnait mon entrée dans ma trentième année !) mais pour vous retrouver, ami-e-s DJistes de Nantes et de plus loin, autour de mon salon changé en café littéraire !
Fleurs dans un verre, nougats iraniens en provenance directe, cultissime gâteau nantais, accompagneront nos échanges. Juste le temps de découvrir qu’il existe en Alsace un pinot tout autre que le pineau de mes Charentes natales, nous sommes tous installés !
C’est sous le signe du livre et du partage que commence notre après-midi : Bernard m’apporte l’ultime opus de la série de BD relatant l’histoire de Nantes dont je lui avais prêté les deux premiers tomes ! Voilà qui augure de nombreuses découvertes et un nouveau prêt très bientôt !
Nous attaquons avec du lourd, tant en ce qui concerne le poids du bouquin qui passe entre nos mains qu’à la teneur hallucinante des révélations qui y figurent ! Sodoma (de Frédéric Martel) l’enquête désormais célèbre qui lève le voile sur bien des silences au sein de l’Eglise catholique… Tour à tour et avec précision, Annette et Pierre nous expriment leurs ressentis, formulent des observations et nous apprenons que les révélations de cette enquête sont multiples et touchent aussi à la politique. Une lecture studieuse mais néanmoins passionnante.
Transition toute trouvée car révélation encore à l’évocation du Journal de Julien Green par Pierre et Madeleine (qui, absente, aura pris soin de m’adresser ses notes). L’homosexuel soi-disant non-pratiquant, capable de sublimer (ou refouler…) ses désirs apparait tout autre dans cette nouvelle édition de son journal, augmentée des passages jusque-là savamment censurés. On y découvre une vie souterraine, en totale contradiction avec les principes défendus au grand jour, comme une preuve que « plus le désir est publiquement réprimé, plus il explose dans la vie privée. Ainsi, celui qui chante la chasteté est souvent le moins chaste et celui qui dénonce le plus violemment l’homosexualité est souvent le moins hétérosexuel«  (citation de Frédéric Martel)…
Ce climat d’hypocrisie empreinte de morale et planquée derrière la religion nous donnerait bien envie de croire que Dieu puisse être laïc ! Pierre-Hugues, séduit comme d’autres par la vision de Marie-Christine Bernard (« Et si Dieu était laïc« ), évoque son dialogue imaginaire avec un Dieu exaspéré et désabusé par la perte de (bon) sens que traverse son peuple. N’avons-nous pas tous, simplement, le désir de nous rapprocher de l’essentiel, du message d’amour originel ?
C’est semble-t-il vers cela que tend Soif, le roman dans lequel Amélie Nothomb présente un Jésus-homme, incarné, et dont on se sent proche. Marie-Hélène nous ouvre la porte vers un texte profond, un rappel que le divin est là autour de nous, dans les petites choses autant que dans les grandes.
Interlude musical ! Sonorités claires et enthousiastes et chant vivifiant. La voix et la musique de Yann (que je ne connaissais pas), sur les mots de Pierre-Hugues, s’engouffrent dans la pièce. Nous nageons en pensées autour du rocher blanc.
A notre retour, un nouveau départ, pour l’Afrique cette fois… Hélène nous guide dans le récit de Salina, au son des tambours de guerre, des traditions ancestrales et claniques. Un enfant livré à lui-même, au milieu du désert… Que fait-on d’un tel héritage… ?
Méditant sur la question, nous partageons une apple pie au caramel et aux noisettes. L’automne ne semblait pourtant pas encore tout à fait installé mais nous avons dû lui donner envie puisque depuis, c’est chose faite !
D’héritage culturel et d’éducation, il en est encore question dans Les choses humaines de Karine Tuil. Une fiction très réaliste qui interroge les rapports homme/femme version grand angle, n’offrant pas de réponse facile mais plutôt le constat d’une urgence : celle de faire évoluer nos modes de pensée.
Notre nouveau, Damien, ne sera pas non plus venu les mains vides : il apporte Le lambeau dont nous avions déjà eu l’occasion de parler entre nous. Récit fort et plein de résilience du journaliste Philippe Lançon, une des victimes des attentats de Charlie Hebdo, et de sa longue reconstruction.
Florilège d’ouvrages enfin de notre ami Téo qui, outre la lecture des blogs DJistes, se révèle bon client des médiathèques nantaises ! Le chardonneret (Donna Tartt), A la recherche du temps présent (Kankyo Tannier), Le jardin arc-en-ciel (Ito Ogawa), et Appelez-moi Nathan (Camille ?? et  ??)  rien que ça ! Nous nous arrêtons un instant sur cette-dernière œuvre, une bande-dessinée qui évoque le parcours d’un adolescent réalisant une transition identitaire et sexuelle. Optimiste et s’adressant à un public jeune, nous constatons que la présence d’un tel ouvrage dans une bibliothèque publique ne peut être qu’une bonne chose.
Avant de nous séparer, sur une heureuse suggestion de Philippe, rendez-vous est pris pour une séance de cinéma le mardi suivant. C’est à quelques un-e-s que nous irons voir Portrait d’une jeune fille en feu de Céline Sciamma…
Reste de cette belle après-midi, sur mon bureau, un carton que j’avais bricolé pour l’occasion : le tableau des défis ! Quelques courageuses/courageux ont inscrit leurs prénoms face à un défi de lecture proposé ! 365 jours pour le relever…
Top départ et rendez-vous le 21 septembre 2020 pour découvrir si les audacieux ont triomphé !

Camille

Jour de courage (Madeleine)

C‘est l’histoire, apparemment toute simple, d’un lycéen, très bon élève, quoiqu’atypique et assez solitaire, qui décide un jour, de faire en cours d’histoire, et dans le cadre de la seconde guerre mondiale, un exposé sur la censure et les auto-dafés de l’Allemagne nazie.
Or, face à la classe et derrière l’exercice convenu, c’est tout autre chose qui va se jouer. Très vite l’adolescent focalise son étude sur un cas bien particulier, celui de Magnus Hirschfeld médecin juif allemand dont les travaux furent en une nuit totalement détruits et la bibliothèque brûlée sur un bûcher d’infamie.
A vrai dire, le jeune s’attache surtout à ressusciter l’œuvre du médecin en question, c’est-à-dire ses recherches sur la sexualité et son combat avant-gardiste pour les droits des homosexuels. Il dérive dangereusement vers la question du genre et de l’identité, s’attarde maladroitement sur la souffrance du rejet, de l’exil. On sent qu’il veut convaincre et toucher, ému lui-même et comme dépassé par un enjeu mal défini.
Voilà que son exposé l’expose…
En racontant l’histoire d’un autre, on devine qu’il parle de la sienne sans toutefois jamais rapporter à lui le mot qui le désignerait.
S’agirait-il d’un coming-out déguisé ?
Exercice aussi acrobatique que périlleux… Le malaise se communique à l’auditoire. Inquiétude de la professeure qui cherche à recentrer sur le sujet de départ en recadrant plus large. Gêne de la classe apathique (« les quintes de toux se succédaient » ) et sarcasme d’un élève excédé (« … qu’est-ce qu’il vient nous embrouiller avec ce prétexte d’auto-dafé ? Il la crache, sa valda ?‘) :
Honte enfin de la petite amie (platonique) amoureuse du garçon en difficulté, qui se croyait payée de retour et qui se voit reniée devant toute la classe qui les croyait en couple.
Et au terme de l’intervention, c’est le flottement, pour ne pas dire le flop : peu de commentaires, aucun réconfort et même une menace au détour d’un couloir. De tous côtés, c’est l’évitement, involontaire ou délibéré : l’enseignante pressée a un rendez-vous avec l’administration, les rares amis déroutés passent vite à autre chose.
Fuite et non-dits, ne reste plus que la solitude : « Il sombrait dans un grand vide, une sorte de vertige sans fin. Il s’abandonnait à ce genre de tristesse compliquée parce qu’il était le seul responsable de ce qui venait de se produire. Il avait en quelque sorte organisé sa propre chute. Mais il avait toujours su que ce serait le passage obligé. C’était enfin arrivé, il n’était ni soulagé, ni libéré. C’était tout le contraire. Le ciel s’est obscurci d’un coup. Il sentait la honte monter. »
En exil moral jusque près des siens (parents anciens immigrés qui ont eu leur lot de difficultés et qui n’aspirent plus qu’à « vivre tranquilles ») il n’a plus qu’à disparaître pour ne pas déranger.
Se peut-il qu’à un siècle de distance la parole soit encore et ainsi « avortée » ?
Malgré la « visibilité » actuelle et les référents positifs possibles, il n’est pas inutile de rappeler qu’à l’âge-charnière où chacun(e) cherche son identité et sa place, la « différence » peut être dramatique, voire mortelle.
L’écrivain Didier Eribon avait déjà parlé de la nécessité pour le jeune homo de « se construire à partir de l’insulte ».
Le psychiatre Serge Hefez en analyse récemment les effets : « l’agression verbale frappe mentalement autant qu’un coup de poing. Nous sommes dans le registre du traumatisme, un traumatisme qui dure, avec des symptômes post-traumatiques parfois très enfouis, dissimulés sous des couches de combat pour être soi-même. Les effets sont particulièrement dévastateurs chez les jeunes qui arrivent à l’adolescence. Au moment où ils doivent développer une certaine estime de soi, tout ce qui leur est possible, c’est la honte, la dissimulation, l’impossibilité d’exprimer librement ce qu’ils sont et ressentent. Des clivages intérieurs se créent, une homophobie intériorisée surgit : la partie sociale de l’être insulte à l’intérieur de soi la partie homosexuelle. Cela engendre le mépris de soi, à un âge où il est capital d’établir les bases d’un narcissisme sain et d’une bonne estime de soi.
Les relations amoureuses, la confiance en soi et dans les autres sont atteintes. Ce sont des mécanismes très pernicieux. »
Plus loin il conclut : « Le problème, ce n’est pas l’homosexualité. Le problème, c’est l’homophobie. C’est une maladie sociale qu’il faut traiter sous toutes ses formes, pas seulement de façon punitive mais aussi préventive. Cela passe par une éducation sexuelle digne de ce nom qui, dès le plus jeune âge, informe les enfants sur toutes les questions de sexualité, de genre, de masculin, de féminin, qui leur permette de s’épanouir et non de se construire dans la méfiance ou le rejet. Cela prendra du temps.« 

Synthèse et reprise
Madeleine

Bibliographie :
– « JOUR DE COURAGE  » par Brigitte GIRAUD
(Flammarion septembre 2019)
PSYCHOLOGIE Magazine, octobre 2019 : article de Serge HEFEZ : « Homophobie, pour en finir avec la haine » L’article mérite d’être lu et analysé dans sa totalité. En particulier, il répond très clairement au paradoxe actuel : de plus en plus de tolérance mais aussi de plus en plus d’agressions. Par ailleurs, il développe l’idée d’un inconscient évoluant avec l’histoire et les sociétés, ce qui met à mal les archétypes figés, « l’ordre symbolique » défendu par les tenants de la tradition.

Dans la peau d’un évêque (Yves)

« Dans la peau d’un évêque« ¹ est le « récit » que Christine Pedotti² avait rédigé, en 2009, sous le pseudo masculin Pietro de Paoli.
Plutôt que d’en faire une recension, il me semble intéressant de vous faire lire quelques extraits en lien avec l’actualité, pour montrer que les sujets qui nous préoccupent étaient déjà bien connus des chrétiens et de la hiérarchie catholique il y dix ans. 10 ans plus tard la « bombe à retardement » explose. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas !

p. 101–106

Mangin… directeur d’un collège de frères des Ecoles chrétiennes… avait été contacté par quelques hommes de plus de quarante ans, des anciens du collège qui disaient avoir été victimes d’attouchements sexuels de la part de l’un des frères enseignants. l’affaire était compliquée dans la mesure où les faits, s’ils devaient être confirmés, étaient légalement prescrits. Mais le préjudice, le traumatisme, eux, ne l’étaient pas…
En acceptant de devenir évêque, je savais que je devrais sans doute un jour faire face à cela… Je penserais d’abord aux victimes, avant de penser à moi-même, au diocèse, à l’Église, au scandale. Quant au coupable… il est d’abord redevable de la justice humaine. Et l’Église, qui a fait confiance à un homme qui n’en était pas digne, a aussi le devoir de reconnaître sa responsabilité, et ses torts, si elle en a. Hélas, dans bien des cas, il y a eu un défaut de vigilance, une inconscience, parfois une connivence, qui ont permis à la situation de perdurer. Et la plupart du temps, l’évêque en exercice « hérite » d’une situation qui a été ignorée ou occultée par un ou plusieurs de ses prédécesseurs…
Mais quelques jours plus tard, il (l’enseignant pédophile) a été retrouvé pendu dans sa chambre. Il a laissé une lettre ambiguë dans laquelle il admet en partie les faits sans reconnaître d’autre faute que d’avoir aimé les jeunes gens et leur avoir manifesté de la tendresse. Dans un long développement, il accuse l’Église de refuser les réalités du sexe et du corps et se présente comme la victime d’un obscurantisme clérical étroitement moraliste…
C’est une chose si terrible, une perversion si effrayante ! [Il] parle de tendresse mais les plus jeunes de ses victimes avaient dix ans. Dix ans ! On voudrait tellement que de telles choses, ne soient pas possibles, ou alors que les monstres aient des têtes de monstres. Mais non, ce sont justes des hommes…
Pour lutter contre la pédophilie, Rome demande que les tendances homosexuelles « ancrées » soient détectées chez les futurs prêtres afin de prévenir les risques (référence à l’instruction de 2005, approuvée par Benoit XVI, sur l’impossibilité d’ordonner des séminaristes homosexuels) ; comme si l’homosexualité et la pédophilie étaient liées !
Un de mes vieux copains psychanalyste a une tout autre analyse. Selon lui, la pédophilie est une perversion dont le ressort est la prédation. Elles est d’abord le viol d’une jeune conscience avant d’être celle d’un corps. Le danger ne serait pas l’homosexualité qui est une sexualité entre adultes consentants mais un goût pervers pour la domination et l’appropriation d’autrui…
Pour en revenir à l’affaire Carbon, le suicide du coupable ne résout qu’à moitié le problème. J’en ai longuement parlé avec Mangin qui est en relation régulière avec les victimes. La sollicitude dont il fait preuve à l’égard de ces hommes, alors qu’il n’est responsable de rien, force l’admiration. Pour ces adultes dont l’enfance et l’adolescence ont été si intimement blessées, trouver un interlocuteur d’une telle qualité humaine, se sentir écoutés, respectés, est déjà un grand réconfort. Mais ça ne suffit pas. Les actes du frère Carbon ont été vécus par ces hommes comme soutenus ou permis par l’Église. Et puisque Carbon n’est plus là, il faut qu’au nom de l’Église quelqu’un assume la responsabilité, et porte une parole ou un signe de réparation et de réconciliation.

p. 167–168

(Le narrateur se retrouve pendant quelques jours de repos avec 6 autres amis, prêtres ou laïcs).
Je n’ai pourtant aucun goût pour la séparation des sexes. Je crois que les sociétés équilibrées font vivre côte à côte les hommes et les femmes. Et pourtant, cette parenthèse d’amitié entre hommes a une saveur particulière. Je savoure la tendresse et l’attention de ces instants partagés. Peut-être est-ce simplement parce que la confiance et l’amitié qui nous unissent permettent à chacun de baisser la garde et de laisser parler l’affection sans que s’expriment les rivalités et les jeux de pouvoir qui trop souvent colorent les relations des hommes entre eux.
Je n’aime pas dire « les hommes », « les femmes », comme si la diversité des personnes pouvait être réduite à des essences. Mais j’observe que les relations entre les hommes sont souvent plus hiérarchisées que celles des femmes. Il me semble que les femmes entre elles recherchent d’abord leurs ressemblances, leurs solidarités, tandis que les hommes recherchent les différences et provoquent des rapports de force. Habitus culturel ou héritage lointain de notre passé primordial de tribu de primates, dans laquelle les rapport s’établissaient par rapport au mâle dominant ? En tout cas, s’il est un « péché » qui est plus majoritairement masculin, c’est bien celui de la domination. Voilà pourquoi il est si réjouissant de vivre ces instants de vraie fraternité.

p. 204–205

Les populations qui traditionnellement « donnaient » des prêtres, c’est-à-dire les familles rurales nombreuses, ont disparu. Elles donnaient d’excellents curés de campagne. Aujourd’hui, la plupart des jeunes prêtres sont issus de familles bourgeoises traditionnelles. Et ce n’est pas sans poser de problèmes…
Ils sont très pieux, très obéissants, du moins en apparence. Quand on y regarde de près, ils obéissent davantage aux codes culturels de leur milieu qu’à l’esprit de l’Évangile.
Et puis, beaucoup sont de pauvres petits jeunes gens recroquevillés sur leur honteux malheur. Plus ou moins consciemment, il se savent « différents » ; différents de leurs frères, de leurs cousins. Certains savent, d’autres se le cachent. Ils accidentent d’autant plus aisément la discipline du célibat que les femmes ne les attirent pas. Il y a ceux qui se prennent pour des anges et ceux qui revêtent l’habit ecclésiastique comme une cuirasse qui les protégerait d’eux-mêmes et de la « tentation ».
Je ne peux croire que Rome ignore ce que tous les directeurs de séminaire savent. Le nombre de garçons ayant une dilection homosexuelle est en constante augmentation. La plupart des formateurs disent qu’on atteint la moitie, certains prétendent qu’on approche les deux tiers…
Ils sont honteux et terrifiés. La plupart sont convaincus d’être damnés ou au risque de l’être. C’est une énorme quantité de malheur qui se prépare, une bombe à retardement. Comment des hommes qui se haïssent intimement pourront-ils faire du bien au peuple qui leur est confié ?…
Au fond, peu m’importe qu’un prêtre soit homosexuel, pourvu que ce soit un homme adulte et libre. L’essentiel c’est qu’il aime les gens à qui il est envoyé.

Extraits proposés par Yves

¹ « Dans la peau d’un évêque » Pietro de Paoli – Ed Plon (2009)

² https://fr.wikipedia.org/wiki/Christine_Pedotti

Eglise et homosexualité : les lourds secrets du Vatican (Madeleine)

Eglise et homosexualité
Les lourds secrets du vatican

(Recension de l’émission de France culture du 15 février 2019 *)

Frédéric MARTEL, écrivain*, sociologue et journaliste, est l’invité de France culture, pour parler de son dernier ouvrage : « SODOMA, enquête sur le Vatican« . Il y dénonce l’hypocrisie du système ecclésiastique qui diabolise l’homosexualité alors que les dignitaires seraient en majorité homosexuels. Il est rejoint en seconde partie d’émission par Virginie RIVA*, journaliste, ancienne correspondante à Rome et Henri TINCQ* , vaticaniste, ancien chef de la rubrique religieuse au « Monde ».

Il est très largement question, ces temps derniers , de la morale sexuelle de l’Église entre crime et scandale, et ce n’est pas la première fois que le sujet de l’homosexualité pratiquée par certains clercs est abordé (le « lobby gay » dénoncé par Benoît XVI), mais l’enquête de Martel qui porte sur 4 années d’immersion dans le milieu, avec les confidences d’une quarantaine de cardinaux, une centaine de prêtres, et dans une trentaine de pays, soit au total 1500 personnes, révèle une homosexualité massive (85 %) à la tête du Vatican (collège cardinalice et entourage du Pape.)
On avait eu connaissance des soirées gay (sexe et drogue) présentées comme des dérives marginales, mais ce qui est resté dans l’ombre et qui interroge, c’est l’ampleur du phénomène, sa banalité et sa constante dissimulation, comme pour la pédophilie.
Et à ce propos, il y a lieu, insiste Martel, de refaire la distinction. Contrairement à la pédophilie qui reste un abus, l’homosexualité en soi (sans rapport de domination ni hiérarchie) n’est pas un « mal », c’est une orientation, une possibilité offerte à tout être humain.
Il ne s’agit pas dans cette enquête de « outer » des prêtres, mais de dénoncer tout un système, lequel relève de l’étude sociologique (entre autres : la façon dont sont recrutés les prêtres et la relation homosexualité/ montée dans la hiérarchie)
Ce qui fait problème, ce n’est pas l’homosexualité mais le silence qui l’entoure.

Pourquoi un tel silence justement ?

La plupart des prêtres interrogés dans un éventail de 75 à 95 ans (et supposés homophiles et chastes) sont issus de la culture des années 50, culture du déni et de la double vie.
On ment aux autres, on se ment à soi-même.
On peut parler d’omerta dans un silence qui arrange tout le monde, mais il est abusif de parler de « lobby gay ». La plupart sont des victimes qui luttent contre leur propre singularité.
Il s’agit plutôt de « mille petits placards », chacun souhaitant garder son petit secret. Attitude favorisée par la culture du silence au coeur même du Vatican (élections, archives, informations, décisions). Le secret pontifical est partout et même renforcé dans les années 2000 avec l’émergence de la pédophilie.
C’est précisément cette culture du silence qui, selon Martel, a favorisé l’extension et l’impunité des actes pédophiles, car, selon lui, ceux qui ont protégé les pédophiles craignaient d’être eux-mêmes dénoncés comme homosexuels. Ce serait cette double compromission qui a fait perdurer les abus.
Pour Martel, l’homosexualité cachée est la clé de toutes les distorsions au sein de l’Église.  C’est d’abord ce qui a engendré tant de pseudo-vocations dans les années 5O (le « paria » pouvant devenir « l’élu ») la preuve en est avec cette baisse dramatique du recrutement, les jeunes homos ayant à présent d’autres options que la prêtrise.
C’est surtout ce qui explique la rigidité de ses prises de position en matière de sexualité et de famille : « plus l’homosexualité est refoulée, plus l’homophobie est doctrinale » (« les plus durs sont ceux qui ont une faille intérieure »… la haine de soi…)
Bref un système gay qui tient un discours homophobe, avec tout ce que cela suppose de schizophrénie, double vie, hypocrisie. Les mots mêmes du Pape FRANÇOIS pour fustiger le noyau conservateur.
Ce cléricalisme enfin (à rapprocher du stalinisme qui protège à tout prix l’institution, la raison d’état primant sur la vérité) n’est plus tenable. Et comme l’a dit le Pape FRANÇOIS lui-même : « Le carnaval est fini ! »

Face à la thèse de MARTEL, la journaliste Virginie RIVA, tout en reconnaissant la « misogynie abyssale » du Vatican, pense que le « prisme de l’homosexualité » ne saurait rendre compte de tout. Il faut cadrer plus large. Ce que demande en priorité le Pape FRANÇOIS, c’est une « Eglise pauvre parmi les pauvres » (cf sa prise de position envers les migrants)
Le vaticaniste TINCQ réfute le lien entre l’homosexualité cachée et la protection des pédophiles, il exprime pour le reste sa stupéfaction et son dégoût, et pense que l’Église est à la veille d’une révolution interne qui explosera le système. Sur ce point, V. RIVA est plus réservée…

Affaire à suivre donc…

Transcription et synthèse de Madeleine

* « Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968 » paru en 1996

* Auteure de : « Ce Pape qui dérange » (2017)

* Auteur de : « La grande peur des catholiques »

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/eglise-et-homosexualite-les-lourds-secrets-du-vatican

La fin d’un monde (Madeleine)

La fin d’un monde

Les institutions naissent, vivent et meurent faute de pouvoir être suffisamment représentées, évoluer, renaître. Depuis 2 siècles, l’Église vacille et s’étiole dans une perte croissante de ses pouvoirs. C’est la thèse que soutient la sociologue Danièle HERVIEU-LÉGER dans son livre : « Catholicisme, la fin d’un monde »
Elle fait remonter ce déclin au bouleversement induit par la Révolution française de 1789, qui proclame le droit des citoyens à l’autonomie, hors pouvoir clérical et qui reste encore aujourd’hui le coeur de notre modernité. « Cette revendication n’a pas cessé de s’élargir et elle embrasse aujourd’hui la sphère de l’intime aussi bien que la vie morale et spirituelle des hommes et des femmes qui, sans cesser d’ailleurs nécessairement d’être croyants, récusent la légitimité de l’Église à dire la norme dans des registres qui ne relèvent que de leur conscience personnelle ».
Fermement déboutée de ses prétentions à dire la loi au nom de Dieu sur le terrain politique (Cf. la loi de 1905 séparation des Eglises et de l’État) l’Église du XIXs va reporter et renforcer son dispositif en direction de la sphère privée. La famille devient par excellence le lieu de son emprise normative. Famille conçue comme cellule de base de l’Église , dans un même rapport de hiérarchie et d’autorité, fonctionnant selon la « loi naturelle » dite « divine » et destinée à transmettre la foi.
Le pouvoir passe alors par le contrôle des femmes et des couples, par l’intermédiaire de la confession. Les prêtres de l’époque ont l’obligation d’interroger les femmes sur leur intimité et la sexualité de leur couple. Obligation leur est faite d’accepter, assumer une nombreuse progéniture (assurer la relève des fidèles). A l’extérieur,l’enrôlement des enfants se fait encore par l’école mais aussi par le « patronage » et le scoutisme à ses débuts destiné à empêcher les « mauvaises fréquentations » surtout en milieu ouvrier ( classes laborieuses = classes dangereuses).
Au XXs à partir des années 60, en dépit de VATICAN II qui n’a été qu’un faux ralliement à la modernité (la parole du Magistère sur la sexualité restant la même), l’Église a été peu à peu lâchée par la famille qui de patriarcale et verticale devient horizontale et relationnelle (on favorise les échanges entre individus). Et il faut surtout compter avec l’émancipation des femmes en grande partie basée sur la contraception qui les rend enfin autonomes et non plus nécessairement asservies.
MAI 68 a consacré la rupture morale et sociale (« ébranlement de l’édifice de la cave au grenier ») et plus rien n’a été comme avant. Qui plus est avec le départ en masse des prêtres et la fermeture des petits séminaires.
Il restait les homos à cibler et tenir en dépendance (sacrements refusés sauf la confession devant être « sincère et fréquente ». (Cf. pastorale à l’égard des homosexuels , année 86). Or voilà que ceux-ci retrouvent dignité, légitimité avec le mariage légal.
Et voilà qu’éclate enfin le scandale des abus sexuels, cette pédophilie si souvent camouflée, encouragée par le système (sacralisation du prêtre = son impunité).et que la hiérarchie ne peut plus feindre d’ignorer.
Confiance trahie… quel crédit maintenant aux yeux du grand public ? Quelle reconquête possible ?
Selon D. Hervieu-Léger , le système clérical tel qu’il est n’est pas réformable. Il faut déconstruire si on veut inventer une autre manière de faire Eglise. A commencer par la reconnaissance de la place des femmes dans l’Église et au regard d’un clergé en déshérence, leur égalité sacramentaire (soit changer le logiciel mental des instances pour qui la femme diabolisée reste la part d’ombre de l’humanité et ne saurait accéder au « sacré »).
« Bref, la question qui est sur la table est celle du sacerdoce de tous les laïcs, hommes et femmes, mariés ou célibataires, selon leur choix. Une seule chose est sûre : la révolution sera globale ou elle ne sera pas, elle passe par une refondation complète du régime du pouvoir dans l’institution. »

 Madeleine (synthèse et reprise)

Sources :
Magazine TÉLÉRAMA n°3592 p.3 à 8
Emission  TV : « Catholiques de France » (France 5)

Quand la petite histoire rejoint la grande…..

Samedi dernier, Sophie a retracé pour nous son parcours de libération : se défaire de cette « névrose chrétienne » transmise de « victime en victime », faite de sacrifice et de culpabilité, avec cette hantise du « péché », perturbant gravement sa vie affective, sa santé.
Et puis, de rencontre en rencontre, c’est le déblocage, fin de la peur et de l’indignité. Accueil enfin de sa propre humanité, fût-elle différente…
Sophie donc travaille au récit de sa vie, pour témoigner, partager et peut-être aider aussi à sortir de l’enfermement.
Affaire à suivre !

Madeleine

Critique de « Play boy » Constance Debré Ed. Stock (Madeleine)

La peau sur la table

Le 30 mai dernier, le « prix de la Coupole » 2018 * a été attribué à Constance Debré pour son roman « Play boy » paru en janvier chez Stock.

De quoi s’agit-il ?

En lecture rapide, l’histoire d’un coming-out assorti de scènes d’amour en termes crus. (cf. l’extrait supposé vendeur de la 4ème de couverture)
S’il ne s’agissait que de cela, on en a lu d’autres !
L’intérêt vient ici de ce que le passage de l’hétéro à l’homosexualité suscite un mouvement iconoclaste tel qu’il balaie tout sur son passage en faisant table rase d’une vie classique et programmée.
Révolution personnelle donc qui laisse le champ libre à une vie réinventée, à la quête et reconquête de soi.
Récit d’émancipation qui se présente fragmenté, sorte de Légo, fait de chapitres courts et phrases coups de poing qui fracassent les représentations traditionnelles : mariage, famille, classes sociales, relations amoureuses et genre.
Que tout vole en éclats, rien d’étonnant , la faille est déjà là, dans la dualité originelle de l’identité, fille avec des goûts et des envies de garçon et plus encore : « A 4 ans, j’étais homosexuelle. Je le savais très bien et mes parents aussi. Après , c’est un peu passé. Aujourd’hui ça revient. C’est aussi simple que ça.« 
Et de virer alors sa « panoplie de fille » pour retrouver l’androgynie de base, ce qu’elle appelle le style « neutre » celui qui lui correspond et « qui va avec tout« .
Dualité encore des origines familiales avec « un pied dans la bourgeoisie,l’autre dans la dèche« , en ligne directe de parents à la fois « bourges et toxicos » . Père camé, mais grand-père ministre…
Et de torpiller le clan ultraconservateur des Debré : « Chère famille paternelle, un peu cul serré… et lui le grand homme, tsoin, tsoin…« , « le grand-père que personne n’a jamais oser emmerder tellement ils avaient tous besoin de sa grandeur… »
Le mariage ? Son mariage ? D’un ennui fondamental ! « C’est la base de la vie de couple de s’emmerder. La vie de couple et la vie tout court ».
Et avec un enfant, c’est encore pire. Avec la nécessité du frigo rempli, même plus de « place pour le vide », soit vacance et liberté.
Dérision qui va jusqu’au cynisme quand elle évoque sa profession d’avocate : « Secouer les pauvres jusqu’à leur faire cracher des billets. De toute façon leur vie était foutue. Moi j’avais besoin de garder ma Rolex« … « J’aime les coupables, les pédophiles, les voleurs, les violeurs, les braqueurs, les assassins. C’est pas qu’ils soient coupables qui me fascine , c’est de voir à quel point ça peut être minable, un homme »
Nous voilà au fin fond de la désillusion, façon Céline.
Et au terme de ce jeu de massacre, que reste-t-il ? L’amour rédempteur ? Même pas. Certes, il y a la rencontre du féminin, élément fondateur de la transgression générale : « Ma première dérogation, c’est elle« . Mais la femme aimée (?) n’est qu’un moyen : « J’avais décidé que ce qui pouvait arriver entre elle et moi était la chose la plus importante de ma vie. Ce qu’elle était ne comptait pas »
L’amour se confond avec le désir et le désamour avec son épuisement.
C’est à la fois « la fête et le désastre« , l’un et l’autre vécus en toute connaissance de cause, avec pour seule boussole sa propre personne : « Moi je suis innocente, moi je suis la pureté, le Bien incarné. Mon secret, l’égoïsme. Totalement, parfaitement, égoïste. Pour mon bien et celui des autres. »
On peut être agacé, et il y a de quoi, par tant d’auto-complaisance et forfanterie. Révolte de bobo qui lève le poing avec une Rolex au poignet… On a déjà connu ces enfants gâtés crachant dans la soupe, révolutionnaires en peaux de lapin, déterminés à changer la vie, mais prompts à rentrer dans le rang après avoir pris la pose.
Cela dit, derrière la provoc étalée et les constants paradoxes, on peut aussi reconnaître au personnage, la franchise, certain degré de lucidité et le mérite de l’autodérision. Ainsi : « Je suis riche, elle est pauvre. C’est pour ça que je vais gagner. C’est obligatoire. Les riches gagnent toujours et les pauvres crèvent toujours…. Je suis née comme ça , c’est dans mon ADN…On n’a pas besoin d’argent quand on est riche. On n’a pas besoin des autres quand on est riche. On n’a besoin de rien quand on est riche. C’est une question de honte qu’on n’a jamais. »
Ni honte, ni sanction (« Un bourgeois, ça ne fait pas de taule« )
C’est aussi grâce à cette impunité que parfois les enfants gâtés font bouger les lignes, si l’on pense aux Amazones des Années Folles (Barney et consœurs) riches héritières, socialement intouchables, pouvant se permettre de vivre en pionnières, « selon leur nature ».
Au final, qu’on apprécie ou non, on a affaire à quelqu’un qui s’est cherché une écriture pour dire autrement l’enfermement social et le vide existentiel . Autrement encore, l’ardeur amoureuse par un langage cru à la trivialité assumée, et qui implique de s’exposer sans fard. Sans doute s’est-elle appropriée la phrase de Céline (citée dans une récente interview)

« Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n’avez rien.« 

Madeleine

* précédents lauréats, entre autres :

Frédéric Mitterrand : « Mauvaise vie »
Pierre Bergé : « Lettre à Yves »
Virginie Despentes : « Vernon Subutex »
Fabrice Luchini : « Comédie française »

« Chrétiens homosexuels en couple, un chemin légitime d’espérance » de Michel Anquetil – Ed Edilivre

Le thème du livre :
De nombreuses personnes homosexuelles chrétiennes se voient critiquées, rejetées, au nom de la foi chrétienne ou ne peuvent s’en tenir à la doctrine catholique. Cet essai vise à les aider à trouver leur voie, à former leur conscience morale, en leur donnant quelques éléments pour une décision personnelle qui leur appartient en tout état de cause. Après un parcours biblique renouvelé et une analyse de cette doctrine, il pose les conditions d’une vie de couple qui soit chemin de maturité humaine et évangélique, en montre la dignité et la richesse symbolique. L’essai propose ainsi à ces personnes la vie de couple comme un choix possible, moralement légitime et exigeant, ouvert à la joie et à l’espérance chrétienne du salut. iI s’agit au final de vivre bien dans une confiance totale en Dieu.

L’auteur Michel Anquetil :
Catholique pratiquant, diplômé d’une maitrise en théologie, l’auteur a une longue expérience du milieu homosexuel chrétien pour lequel il anime diverses sessions et groupes de partage, notamment entre couples de même sexe. Il est membre de l’association David et Jonathan et ami de la Communion Béthanie. Il est lui-même engagé dans une vie de couple avec son compagnon depuis plus de trente ans.

Le livre est actuellement en vente en ligne chez l’éditeur
www.edilivre.com/chretiens-homosexuels-en-couple-un-chemin-legitime-d-esperance-m.html/
ou chez votre libraire habituel et le sera à partir de fin avril 2018 chez Amazon, Cultura, Fnac, Chapitre etc…

Critique de « La première pierre » de Krzysztof Charamsa par Yves

Que celui qui n’a jamais péché… (évangile de Jean 8, 7)

    Surprise, surprise ! C’est bien la 1ère fois dans notre groupe qu’un livre conseillé par l’un-e de nous génère un tel enthousiasme. Déjà 3 d’entre nous ont lu le livre témoignage de Krzysztof Charamsa. Faut-il que la présentation de Madeleine (lors de la rencontre Spiritualité Plurielle chez Pierre-Hugues) ait aiguisé l’intérêt de nombre d’entre nous pour savoir pourquoi et comment Mgr Charamsa en était venu à faire son coming out, à Rome fin 2015, en plein synode sur la famille !
Pour ma part, je suis resté un peu sur ma faim. Je m’attendais à y trouver des révélations fracassantes sur le fonctionnement de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF, ex Saint-Office, ex Sainte Inquisition) et les personnalités qui la composent. Il y aurait beaucoup de choses à dire et j’ai trouvé dans la revue française « Golias » (très critique par rapport à l’institution) plus de matière, notamment sur la façon intolérante, et donc intolérable, dont la CDF traite des auteurs « suspects » (je ne parle pas ici des inepties d’un Michel Onfray ou des journalistes qui régulièrement nous « révèlent » que Jésus était marié à Marie-Madeleine, mais de théologiens catholiques de qualité qui essaient de faire bouger les lignes).
Tout ce que Charamsa nous décrit c’est l’atmosphère délétère qui règne à la CDF où la délation pour homosexualité va bon train : « il suffit de dire sur un ton réprobateur ‘Comme chacun sait, il est homo’ pour détruire quelqu’un. La chasse aux homosexuels est une véritable obsession ». Le carriérisme et la course au pouvoir des prélats romains seraient comme un exutoire à une sexualité refoulée.
Ce que Charamsa ne dit pas assez fortement c’est que l’homosexualité est, en fait, « vécue » entre clercs gays – mais toujours de façon discrète, voire secrète, et parfois débridée. Hypocrisie ou schizophrénie ? A vous de décider, mais à coup sûr beaucoup de mal-être.
Et avant de dire tout le bien que je pense de ce témoignage, juste trois détails qui ont failli me faire abandonner la lecture. Que Charamsa se permette de déclarer, p. 134, que tous les Tziganes sont des « voleurs de poules » (bonjour les préjugés !), qu’il traite, p. 65, du célibat des prêtres en trois lignes (le sujet mériterait plus que de dire que c’est une règle du Xème s, ce que personne ne conteste), ou qu’il décrive l’Eglise, p. 60, comme un milieu fermé, rassemblant uniquement des hommes habillés en femme (quel manque de recul historique et culturel ! Dirait-il la même chose des moines bouddhistes ou des magrébins en djellabas ?).
On peut être sans doute déçu ou agacé de devoir attendre les tout derniers paragraphes de son livre pour connaitre le pourquoi du comment de son coming out. Mais tout ce qui précède est loin d’être inintéressant !
Une des critiques les plus sérieuses qu’il porte sur la Curie c’est cette arrogance de détenir la vérité, surtout en matière de mœurs et d’évolution sociétale (car en matière de dogmes on veut bien leur concéder une certaine supériorité sur les pauvres béotiens que nous sommes) sans avoir jamais pris le temps de lire aucune étude sérieuse sur la sujet (et ça ne manque pas !). D’où leur ignorance crasse sur les questions de genre, par exemple.
Bienvenues, également, sont les pages sur une institution « obsédée par le sexe », que ce soit au travers de l’insistance sur le biologisme (héritée de Thomas d’Aquin et de sa prétendue « loi naturelle ») ou les dérives de la confession qui semblait se focaliser sur les habitudes masturbatoires du pénitent, alors qu’il y a d’autres péchés beaucoup plus graves, comme la violence faite aux plus fragiles, l’indifférence mondiale envers les laissés-pour-compte de notre société, ou le saccage de notre planète.

« Donnez-vous un signe de paix » (référence au « geste de paix » que les fidèles catholiques se donnent avant de communier)

Sur le sujet qui nous concerne, l’auteur avance (à partir de constations personnelles, malheureusement impossible à confirmer) qu’il y aurait dans l’Eglise catholique environ 50% de clercs homosexuels, loin devant les 7% de gays estimés dans le monde. Charamsa n’est pas le premier à relever cette ironie touchant une institution clairement homophobe (même si Elle le nie). Plus intéressante est son opposition violente (sinon originale) contre « l’Instruction » de Benoit XVI au sujet des séminaristes homos. Une Instruction qui, suspecte l’ancien prêtre, a du faire beaucoup de mal à tous les prêtres homos en exercice qui se sont ainsi trouvés désavoués comme « des êtres incapables de nouer des relations normales de paternité et de fraternité ».
Je me suis reconnu dans la liste de tous les films (p. 181) et de tous les livres (p. 189) qui lui ont permis de construire son identité gay. Je me souviens, comme lui, avoir été terrorisé à l’idée qu’on me voit ralentissant le pas devant le présentoir de Gay Pied ou le rayon spécialisé en littérature gay à la bibliothèque. Entrer pour la première fois dans la librairie « Les mots à la bouche » dans le Marais parisien fut pour moi une libération. Plus de jugement !
Charamsa donne également une liste exhaustive de toutes les publications du Magistère (de 1975 à 2005), blessant la dignité des personnes homosexuelles. L’auteur exige que l’Eglise reconnaisse ses erreurs d’appréciation et envoie au pilon tous ses écrits scandaleux. Mais en aura-t-elle le courage ?
Cette lecture m’a permis de mieux comprendre la rage de certain-e-s de nos ami-e-s contre l’Eglise catholique. C’était aux JAR et François Maréchal et moi-même animions un atelier à partir du livre d’André Paul « Eros Enchainé » ou comment l’Eglise, emboitant le pas à la misogynie et à l’homophobie antique, avait contribué à l’oppression machiste des femmes et des homos.
Plusieurs positions se sont exprimées durant cet atelier. De l’opposition violente, à l’indifférence (« je n’y crois plus »), du glissement vers l’EPUD (l’Eglise Protestante Unie de France), au « ni partir, ni se taire » de la CCBF, (la Conférence Catholique des Baptisé-e-s Francophones).
Charamsa est lui-même traversé par ses différents courants. Citant le « mythe de la caverne » de Platon il affirme d’un ton militant : « Après un coming out, on n’a qu’un désir : retourner dans la caverne pour en libérer ses camarades prisonniers de leur aveuglement » ; et plus loin « On ne doit pas céder aux sirènes du ‘’tu n’y peux rien !’’ »
Mais il y a surtout de la révolte chez ce brillant théologien qui aurait pu faire carrière dans les corridors du pouvoir romain. Quand Benoit XVI a publié son Instruction pour interdire l’accès au sacerdoce pour les gays « tous les prêtres concernés auraient dû se retourner contre l’Eglise et claquer la porte ! ». Après avoir parlé de la confession qui culpabilise les catholiques en se focalisant sur les « péchés de la chair », Charamsa avoue : « Arrêter de me confesser fut pour moi un 1er pas vers la libération ».
Mais Charamsa n’est pas dupe, et il sait que ce qui empêche la majorité des prêtres de faire leur coming out c’est la certitude qu’ils seront brutalement rejeté, raillé par les amis d’hier, et finalement se retrouveront sans boulot, sans toit, sans avenir.
Mais, lui, a décidé de franchir le pas, certainement parce qu’il était amoureux d’Eduardo et que cet amour l’a soutenu.

Yves