Archives de catégorie : Livres

« Les feux de Saint-Elme » de Daniel Cordier

 Que reste-t-il de nos amours ?

   Le lecteur qui voit en Daniel Cordier une figure bien connue de la Résistance, secrétaire de Jean Moulin, sera quelque peu surpris par ce récit intimiste que nous livre l’auteur avec « Les feux de Saint- Elme »* évoquant ses premiers émois, son premier amour pour un garçon en particulier, dans le cadre d’un pensionnat religieux des années 30.
feuxstelmeRécit d’initiation et d’apprentissage donc, sans autre référent identitaire que quelques lectures de l’époque (Martin du Gard, Gide)
L’homosexualité, qui ne peut être nommée, est cependant combattue en ses manifestations par le confesseur qui parle d' »égarements coupables ». L’amour est nié et ramené à une « confusion », oeuvre du Diable, évidemment. Culpabilité, combat intérieur et fuite. Et comme dans les récits de Peyrefitte et Montherlant l’élan est stoppé, l’histoire inaboutie. Il en restera pour l’adulte – en dépit des années d’affranchissement – (une vie à sa convenance, jalonnée d’aventures et peuplée de jeunes gens ¹) – le goût persistant d’un bonheur manqué.
Arrive alors en fin de parcours, l’opportunité de retrouvailles avec celui qui fut son amour de jeunesse. Las ! 60 ans après, le bel adolescent est un vieux monsieur banal, bedonnant, couperosé, probablement alcoolique, et de toute façon dans le déni (la honte ?) de ce qui fut. Morale de la fable : le temps est assassin et l’amour n’est que la fulgurance d’un moment, le temps d’une éclosion et d’un éblouissement (cf. la métaphore du titre ²).
Histoire particulière d’un amour singulier qui peut rejoindre à présent le thème universel des amours mortes : « Il n’y a plus rien dans mon lointain passé… c’est l’intensité de mon regret et l’obsession d’un amour que j’ai tenté de décrire. Chacun d’entre nous transformera cette passion pour faire battre à l’unisson son propre coeur. En chacun de nous, il y a un regret qui veille, le mien s’appelle David. Pour d’autres, il n’a que le nom d’une fuite sans retour. C’est là que nous nous rejoignons tous, dans ce qu’on appelle la nostalgie. »
Et c’est dans ce destin commun qu’in fine, l’histoire réappropriée, trouve sa légitimité. Sans doute est-ce la raison secrète d’une si tardive exhumation…

Madeleine

¹ en particulier le chanteur Hervé Vilard dont il deviendra le tuteur légal

² feu de Saint Elme : phénomène météo, désigne une lueur bleue après l’orage.

« En finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis

 C’est toi le pédé ? *

   « En finir avec Eddy Bellegueule », c’est l’histoire d’un jeune garçon né pauvre et différent. L’histoire d’une rencontre nécessairement violente entre un milieu démuni (le quart-monde ouvrier dans un petit village du Nord au milieu de nulle part) et un adolescent efféminé qui contrevient aux valeurs de virilité qu’il devrait incarner.eddybelg
Violence primitive de l’entourage, à commencer par la famille à qui il fait honte.
Violence relayée à l’intérieur du cadre scolaire: insultes, crachats et coups.
Rejet du village tout entier qui se moque de ses « manières ».
C’est volontairement que le récit restitue la violence dans son propre langage, quand les mots sont en soi, exclusion, écrasement: avec « sale pédé », on est évidemment dans le registre de l’agression.
Pas d’autre issue pour le stigmatisé que la fuite et la nécessité de « se reconstruire à partir de l’injure » (cf. Didier Eribon dans « Retour à Reims)
Pas d’autre salut que la rupture avec le milieu d’origine, l’assignation sociale et identitaire, rupture qui va jusqu’au refus du patronyme (révélateur d’une histoire : ce prénom américain (Eddy) symptomatique des milieux pauvres et ce nom de famille (Bellegueule) si fréquent dans le Nord).
C’est donc l’histoire d’un transfuge dans un double parcours d’affranchissement, à la fois sortie de classe sociale et reconstruction personnelle.
Trajectoire douloureuse et difficile, mais plus que cela : avec la distance culturelle acquise (études supérieures) le jeune narrateur (qui se réaffirme publiquement dans une autre identité, celle de l’écrivain Edouard Louis) est à même à présent d’analyser ce que fut son oppression, la double domination sociale et culturelle (l’une renforçant l’autre) et la double honte dont il a fallu se libérer.
Ce faisant, il se situe dans la même perspective sociologique que Bourdieu, Annie Ernaux et Didier Eribon. Il nous rappelle comment chacun de nous est construit à l’intersection de plusieurs identités, et sa narration est en même temps une réflexion sur les classes, le système scolaire et la reproduction du même.
Le livre est politique.
Récit nécessaire en ces temps troublés car il démonte le mécanisme du rejet : la misère sociale et humaine fait qu’on ne supporte pas l’Autre parce qu’on ne se supporte pas soi-même et que le seul moyen de retrouver un peu de confort est d’humilier plus bas que soi, le bouc émissaire tout désigné par l’habitude et la tradition (l’immigré, le pédé).
Utile mise au point, le livre dépasse le simple règlement de compte.  Au contraire, ce souci de mise au clair, de compréhension, devrait (dans l’idéal !) favoriser remises en cause et réconciliation…

Madeleine

Et pour mémoire, le livre reférent: « Retour à Reims » par Didier Eribon (Poche)

* Cf. titre de l’article du Télérama du 9 janvier 2014 p.92