Archives de catégorie : ARTS ET CULTURE

L’appartusée du 11ème

   Rendez-vous avait été pris en altitude pour partager une journée artistique. Sourire intérieur en montant dans l’ascenseur chargé de tableaux et photos, quand à 11H11 précise, j’appuie sur le bouton vers le 11ème étage… Entrer chez Madeleine ; c’est comme s’inviter dans un musée et cette journée va nous le confirmer à 111 % et même plus !
rainbow colors   Chacune, chacun gagne le sommet de la tour et dépose ses trésors ça et là impatients l’après-midi venu ; que nos regards se posent sur eux.
Une gorgée de velouté vert martien au goût étrange, des ballons européens picadors improbables de cubes d’edam. Dames et messieurs échangent nouvelles aériennes du jour et news from England….
Point-Virgule…
L’après-midi débute ; la visite du musée éphémère peut commencer. Explosion de couleurs rouge orangé, aquarelle d’eau douce ardéchoise bercée de la douce lumière marine d’un coucher de soleil à l’huile. Roses bleues sur rose diaphane, mots de poète nimbé de parfum d’artémisia vulgaris. On apprendra qu’Artémisia fut le prénom d’une artiste peintre italienne de l’école du Caravage…Il n’y a pas de hasard… Visages iconiques aux regards charbonneux et perçants, ornés d’halos dorés sont prétextes à un voyage lointain dans l’histoire des hommes et des religions sous le sourire bienveillant d’une Mona Lisa.
Pas de côté et nous voilà parti à la rencontre d’un univers coloré, peuplé de silhouettes anthracites, de clairières piquées d’arbres oculaires et de poissons à l’esprit d’escalier navigant d’île en île guidés par les lumières ensorcelantes de phares d’acrylique caressés… A leurs pieds des puzzles recomposés de poussières photographiques urbaines…
Pas glissés sur la moquette pour traverser Venise et ses masques emplumés parés de strass. Ainsi, nous gagnons l’aile sud de l’appartusée (contraction d’appartement et de musée 😉 ) Là, nous saluons des sculptures de terre, de bronze avant de pénétrer dans des forêts découpées de marbres boisés puis dans le tumulte de villes parsemées de silhouettes Keith Haringiennes partant à l’assaut de gratte-ciel…assoiffées de liberté… Tandis que des poissons dans leur bocal d’encre noire dessinée font des bulles de BD, sur le bord du balcon, des pigeons scrutent ces visiteurs du 11ème perdus dans des volutes de colle à papier…
Nos regards saturés de pigments, nos cœurs plus arc-en-ciel qu’à l’accoutumée, nous avons remercié notre guide et sommes redescendus au camp de base avec le secret espoir, un jour prochain, d’y remonter pour une visite pleine de nouvelles promesses artistiques.

Téo

« Les invisibles » de Sébastien Lifshitz

    Longtemps ils et elles furent ou se sentir cachés dans les recoins voire, pour certains, dans les sous sols de la société. Cette société, campée sur des valeurs archaïques ancestrales, religieuses, sociologiques ou éducatives leur refusait le droit à la parole, le droit de vivre au grand jour, le droit d’exister dans leur complétude. On n’en parlait pas ou si peu… On devait le taire… C’était tabou… D’une poignée de ces Invisibles, ce documentaire trace les portraits croisés vifs, incisifs. D’une image à l’autre, d’un humain à l’autre, ainsi se déroulent leurs parcours de vie, leurs luttes personnelles, familiales contre ou avec la société pour acquérir le droit à vivre en accord avec leur différence pour s’accepter et être acceptés comme homosexuels. Avec humour et lucidité, entrecoupé d’images d’archives historiques des luttes homos, ces hommes et ces femmes nous parlent de leurs combats d’hier, de leurs vies d’aujourd’hui, de leur évolution.
Dans ce tissage de portraits humains, l’Amour est le fil d’Ariane. Ce fil tisse des réseaux d’amitié ou des relations de couples sur le long terme. Retenus par ces fils, ils ont pu, malgré leur invisibilité contrainte, être pleinement vivants hier et aujourd’hui.
Les années ont passé, la société a évolué, les médias sont ouverts mais il semble néanmoins que le rapport visibilité/invisibilité voulue, recherchée ou subie demeure et pose encore question. Alors, visibles ou invisibles ?

Téo

« Les fondamentaux de la foi chrétienne » de Marie -Christine Bernard

    Je vis en compagnonnage joyeux avec le Christ. Aucune épreuve, aucune question, rien ni personne n’a réussi à me ravir la joie de le connaître et de l’aimer.
Lorsque j’ai identifié mon homosexualité, j’ai aussi pris conscience que les enseignements religieux reçus n’étaient pas tous vrais et que le visage qui m’avait été présenté du Christ n’était pas toujours libérateur… Cette découverte n’a en rien perturbé dans ma relation avec Dieu, dont Jésus me montre le visage. Cependant, j’ai dû me réapproprier ma foi, me réapproprier les mots justes de ma foi, leur sens véritable, afin de continuer ma route spirituelle, toujours dans l’Eglise. L’Eglise : c’est nous les baptisés et je suis baptisée. C’est ma place, mon appartenance. Mais je n’accepte plus d’avancer avec d’autre certitude que celle de savoir que :

« Dieu nous a créé pour le bonheur

   Cette phrase est extraite d’un livre où, dés la première page, les mots invitent à avancer, à comprendre, à découvrir la beauté et la grandeur du Don de Dieu, la raison d’être de la théologie. A sa lecture, j’ai reçu toutes mes réponses à ces questions que je me suis posées de plus belle avec ma conversion : le salut, le péché, la peur, le sacrifice, le mal. Marie-Christine Bernard est une vraie libératrice de mots et d’idées qui recadre et réoriente à la fois !

« Avoir la foi signifie faire confiance. Une foi en bonne santé accueille la vie avec gratitude, la cultive avec soin, affermit les pas du croyant sur une terre qu’il reçoit et transforme avec reconnaissance, respect et inventivité. »

   A vous tous et toutes qui ressentez le besoin de vous réapproprier ou de vous approprier votre foi, votre propre route spirituelle, ce livre peut vous montrer une direction, une porte à ouvrir et vous permettre des découvertes fabuleuses après ouverture…
Alors, que son titre « sérieusement théorique » ne vous fasse pas peur, ouvrez le, lisez le et bonne route spirituelle !

Sophie

« Amours » d’Adriano Oliva

   « Amours »… Voilà un joli titre pour un livre de théologie sur les personnes LGBT. Et pour donner plus d’attrait au propos – parfois austère – la couverture du livre *, reproduit l’icône de saint Serge et saint Bacchus, martyrs syriens du IVème siècle, en vêtements de noces, unis par le Christ.
   Mais pourquoi s’intéresser aux écrits de Thomas D’Aquin ? C’est que la pensée de ce théologien du 13ème s est LA doctrine de référence de l’Eglise catholique et qu’elle continue de nourrir la réflexion sur bon nombre de questions de foi et de morale. Le problème c’est que le « docteur angélique » (comme on le surnomme) a aussi écrit sur l’homosexualité ou plus précisément (puisque Thomas ne connaissait rien à l’homosexualité psycho-sociale) sur le péché de sodomie. Et il n’en dit pas que du bien, évidemment !
Sa théorie est sous-tendue par l’idée que tout acte sexuel doit avoir une visée procréatrice (c’est le fameux « croissez et multipliez ! » de la Genèse). Donc foin de masturbation et encore plus de sodomie. Mais une lecture plus attentive peut nous réserver quelques surprises. C’est justement ce que veut faire Adriano Oliva, auteur de ce petit livre de 50 pages.
Adriano Oliva n’est pas n’importe qui. Docteur en théologie, historien des doctrines médiévales et chercheur au CNRS, le dominicain veut apporter sa pierre à la compréhension de la doctrine de saint Thomas sur l’homosexualité. Et il le fait brillamment.
Partant de l’analyse d’un article de la Somme Théologique (l’œuvre monumentale de l’Aquinate), le chercheur affirme que Thomas a voulu montrer que l’acte sexuel entre hommes relevait en fait d’un état de « contre nature » naturel ! Qu’est-ce à dire ? En fait pour Thomas, l’homosexualité est inclination enracinée non pas dans le corps, mais dans l’âme, là où s’expriment l’affection et l’amour. Rien à voir donc avec la sodomie, liée au corps, et considérée contre nature. Oui, mais l’homosexualité masculine s’exprime assez souvent par la sodomie, non ? Ah, mais c’est que le plaisir, en tant qu’achèvement de l’action humaine, ne peut être contre nature. CQFD.
Et Thomas poursuit : « Il arrive que chez certains individus un principe naturel de l’espèce [le rapport sexuel en vue de la procréation] se trouve accidentellement altéré et alors, ce qui est contre la nature de l’espèce devient accidentellement naturel pour ces personnes prises dans leur individualité, comme il est naturel pour l’eau réchauffée de communiquer sa chaleur ». Il fallait y penser !
Saint Thomas distingue de manière très nette le principe de l’inclination homosexuelle, qu’il situe dans l’âme, du plaisir strictement vénérien et physique résidant dans le corps. D’où la distinction entre, d’une part, l’homosexualité qui incline à l’amour et à l’union sexuelle, et d’autre part, le vice de sodomie et autres péchés sexuels entre personnes de même sexe qui font un usage immodéré et sans amour du plaisir purement vénérien. On est sur le fil du rasoir !
Dans un chapitre consacré à la morale sexuelle, Thomas affirme que « le fait d’utiliser ses mains pour marcher ne constitue qu’un péché léger, voire aucun péché ». Adriano Oliva applique ce principe à l’homosexualité en remarquant que « bien que l’organe sexuel soit physiologiquement ordonné à l’autre sexe, qu’est ce qui interdirait de l’utiliser dans un rapport avec une personne de même sexe dans le contexte d’un vrai amour homosexuel, monogame, fidèle et gratuit ? ».
Le critère de diversité (entre les espèces mais aussi à l’intérieur de chaque espèce naturelle), est toujours invoqué par Thomas positivement pour prouver l’harmonie de la création. « L’existence d’une pluralité d’inclinations ne compromet par l’unité de l’ordre providentiel, mais rend compte de la richesse de son déploiement », affirme le chercheur.
Le point le plus délicat pour un grand nombre d’homosexuels chrétiens est que l’Eglise recommande la chasteté la plus stricte (c’est-à-dire l’absence de tout rapport sexuel). Mais l’auteur fait remarquer que « si elles n’ont pas une inclination pour la continence parfaite, (et l’homme étant un « animal social », il tend naturellement à s’associer) quand, entre deux personnes de même sexe, naît l’amour, il est naturel qu’elles s‘unissent et choisissent de vivre une vie commune ».
A propos du mariage, l’enseignement de Saint Thomas est clair : « seul l’union d’un homme et d’une femme, parce qu’ouvert à la procréation, peut se réclamer du mariage ». Pourtant Adriano Oliva note que « les pasteurs de l’Eglise sont appelés aujourd’hui à s’interroger sur l’opportunité de bénir chrétiennement les unions homosexuelles. Cette pratique, historiquement attestée, renforcerait l’union d’un baptisé avec son partenaire et offrirait un soutien au chemin de fidélité du couple homosexuel ». Et tout naturellement il recommande que « la législation des états puisse garantir les unions homosexuelles », sans toutefois les assimiler à un 
mariage hétéro, en principe ouvert à la procréation.
L’auteur note alors que la doctrine catholique sur la sexualité a évolué sur bien des points. C’est ainsi que, depuis Vatican II, « l’Eglise considère que l’usage de la sexualité n’est plus limité à la procréation, comme chez les animaux, mais que les rapports sexuels peuvent être pratiqués comme acte d’amour, entre les conjoints légitimes, pour le bien de leur union ». Ca semble évident, mais on passe souvent sous silence cette mini révolution.
Adriano Oliva reconnaît la responsabilité des Eglises dans le mal-être de nombreuses personnes homosexuelles : « La non-acceptation de soi est souvent cause d’immaturité chez les personnes homosexuelles qui risquent de devenir incapables de nourrir des relations stables d’amour ou d’amitiés, et qui, si elles ne sont pas inclinées vers la continence parfaite, risquent de vivre des rapports sexuels déréglés, sans amour véritable ». L’amour homosexuel existe donc bel et bien et n’a rien à voir avec une certaine image de libertinage qui lui est souvent associée – injustement.
Et les femmes dans tout ça ? Eh bien, elles ont de la chance, car les rapports sexuels entre femmes (quand les médiévaux daignent aborder le sujet) sont toujours considérés comme moins graves ! Pas vraiment une bonne nouvelle car cela renvoie au statut social inférieur de la femme, à leur invisibilité, dans les sociétés médiévales – et encore de nos jours !

Yves

Je suis Charlie

  J‘aimais Charlie hebdo comme une friandise (parfois un peu « épicée », mais qu’importe).
J’aimais y retrouver les fidèles au poste, témoins d’une époque, vieillis sous le harnais mais encore si étonnamment jeunes.
Je feuilletais régulièrement le journal, attirée par tous les dessins, retenue par quelques écrits, en résonance avec un style, une sensibilité. Je pense à Cavanna en son temps, à Patrick Pelloux plus récemment… sincérité, fraternité, humanisme… J’appréciais globalement et séparément selon les trouvailles du moment : Cabu, Charb, Wolinski, Honoré, Tignous… Ce bouquet de talents réunis, c’était l’esprit Charlie
Derrière les blagues de potaches, l’impertinence et la verdeur, c’était l’esprit d’enfance, celui qui ne craint pas de dire tout haut que « le roi est nu » face au pouvoir en place, quel qu’il soit.
A l’œuvre aussi, l’esprit voltairien, avec cette nécessaire lucidité iconoclaste pour démystifier tout ce qui doit l’être.
Apparemment facile, cet humour n’était jamais lâche. Il ne tapait ni sur les faibles, ni sur les plus traditionnellement moqués (minorités…). Au contraire, à travers les écrasés, il visait les mécanismes de l’asservissement et de l’oppression: institutions, sectarismes, clans haineux…
Grotesque et caricatural ? Mais c’est le monde qui est ainsi, avec l’écart de ses injustices, ses abîmes de misère, ses sommets de vanité et ses crises de violence. C’est le monde qui est souvent indécent et qui grince de partout. Humour noir, jamais gratuit, qui s’amuse de l’horreur pour la rendre VISIBLE. Seul moyen parfois pour répondre à l’absurdité du monde et faire ouvrir les yeux.
Humour complexe aussi et qui suppose recul et référence (culturelle, politico-sociale)…inaccessible aux beaufs du premier degré.
Humour ravageur tant il est vrai que satire et parodie ont de tout temps été des armes de choc, au service du changement.
Le ridicule tue aussi avec un crayon, et c’est ce que perçoivent confusément les bas du front, les robots-tueurs à pensée unique ripostant avec des fusils. Mais dans la mémoire collective persiste le rire de Gavroche assassiné sur la barricade…
Je termine en vous invitant à lire ce poème écrit par l’amie d’une amie qui écrit de belles choses dans l’anonymat.

Madeleine

Et tu croyais m’assassiner…
Mais je suis intouchable
Je glisse entre tes armes
Et tu croyais m’assassiner…
Mais je suis immortelle
Et tu croyais m’assassiner
Mais je suis éternelle
Le Phoenix renaît de ses cendres
Moi je ne renais pas
Je ne meurs pas
Derrière tous les barreaux du monde
Je suis là et je Vois
Face à tous les bourreaux du monde
Je suis là et je Vois
Au fond de tous les coeurs brimés, je vibre
Au fond de tous les corps brisés, je vibre
Impalpable
Je me déploie
Toujours je préside à la vie du monde
Toujours je préside au grandissement de l’homme
Sans moi l’homme périt
Je ne l’abandonnerai pas
Sans moi l’homme s’assujettit
Je ne le permettrai pas.
Je plane sur l’univers
Irrémédiablement
Je nourris ses pensées
Je pulse son sang et palpite en son coeur
Je suis son âme
Je suis la LIBERTÉ
Et toi qui croyais m’assassiner

As-tu sondé
Au plus profond de toi, où est ta liberté?
Et tu croyais m’assassiner…

G

« Tomboy » de Céline Sciamma

Parenthèse estivale

   Rares sont les films qui abordent le Genre avec autant de subtilité.
   Tomboy est un film qui navigue le temps d’un été entre chronique sociale, conte et thriller. Chronique sociale parlant des différences, d’une Différence à oser vivre, à faire accepter. Conte où il serait une fois un néo-garçon tombant amoureux d’une jolie princesse. Thriller enfin car il sait, elle sait, nous savons qu’à la seconde où Laure répond s’appeler Michaël, chronique et conte peuvent imploser et virer au cauchemar.
   Ce film ne juge pas, n’analyse pas, ne théorise pas sur le Genre. Le spectateur se trouve complice de Mickaël, impuissant devant l’avancée vers la fin de l’été. De jeux en jeux, de « mensonges » en travestissement, de « bricolages » en apprentis baisers, Mickaël ose vivre même s’il sait que sa supercherie sera inévitablement découverte.
   Est-ce un profond sentiment masculin intérieur prologue d’une future transidentité ou un simple jeu d’enfant ? Le spectateur reste libre. Jamais le film ne l’expliquera parce qu’il n’y a rien à expliquer à hauteur d’enfant. Mickaël va juste essayer d’exister l’instant de cette parenthèse estivale enchantée.
   Quand la parenthèse explosera, la peur du jugement des voisins deviendra moteur dans l’attitude hostile de la mère envers sa fille, son fils,… Les enfants feront aussi acte de violences à la découverte d’une « certaine vérité » du héros.
   La fin de l’été va sonner la fin de la récréation identitaire. La norme a gagné la première manche. Gagnera-t-elle la seconde à l’adolescence ? Si seconde manche il y a…

Téo

« Les feux de Saint-Elme » de Daniel Cordier

 Que reste-t-il de nos amours ?

   Le lecteur qui voit en Daniel Cordier une figure bien connue de la Résistance, secrétaire de Jean Moulin, sera quelque peu surpris par ce récit intimiste que nous livre l’auteur avec « Les feux de Saint- Elme »* évoquant ses premiers émois, son premier amour pour un garçon en particulier, dans le cadre d’un pensionnat religieux des années 30.
feuxstelmeRécit d’initiation et d’apprentissage donc, sans autre référent identitaire que quelques lectures de l’époque (Martin du Gard, Gide)
L’homosexualité, qui ne peut être nommée, est cependant combattue en ses manifestations par le confesseur qui parle d' »égarements coupables ». L’amour est nié et ramené à une « confusion », oeuvre du Diable, évidemment. Culpabilité, combat intérieur et fuite. Et comme dans les récits de Peyrefitte et Montherlant l’élan est stoppé, l’histoire inaboutie. Il en restera pour l’adulte – en dépit des années d’affranchissement – (une vie à sa convenance, jalonnée d’aventures et peuplée de jeunes gens ¹) – le goût persistant d’un bonheur manqué.
Arrive alors en fin de parcours, l’opportunité de retrouvailles avec celui qui fut son amour de jeunesse. Las ! 60 ans après, le bel adolescent est un vieux monsieur banal, bedonnant, couperosé, probablement alcoolique, et de toute façon dans le déni (la honte ?) de ce qui fut. Morale de la fable : le temps est assassin et l’amour n’est que la fulgurance d’un moment, le temps d’une éclosion et d’un éblouissement (cf. la métaphore du titre ²).
Histoire particulière d’un amour singulier qui peut rejoindre à présent le thème universel des amours mortes : « Il n’y a plus rien dans mon lointain passé… c’est l’intensité de mon regret et l’obsession d’un amour que j’ai tenté de décrire. Chacun d’entre nous transformera cette passion pour faire battre à l’unisson son propre coeur. En chacun de nous, il y a un regret qui veille, le mien s’appelle David. Pour d’autres, il n’a que le nom d’une fuite sans retour. C’est là que nous nous rejoignons tous, dans ce qu’on appelle la nostalgie. »
Et c’est dans ce destin commun qu’in fine, l’histoire réappropriée, trouve sa légitimité. Sans doute est-ce la raison secrète d’une si tardive exhumation…

Madeleine

¹ en particulier le chanteur Hervé Vilard dont il deviendra le tuteur légal

² feu de Saint Elme : phénomène météo, désigne une lueur bleue après l’orage.

« Bambi » de Sébastien Lifshitz

 Bambi ou la leçon de vie

   J‘ai découvert Bambi (alias Marie-Pierre Pruvot) en 2007 lors d’une émission littéraire à la télévision. On y présentait son livre: « Marie, parce que c’est joli » retraçant le parcours atypique d’une transsexuelle passant, entre autres, du Cabaret à l’Education Nationale.
bambi 2   Trajet peu banal qui déjà retenait l’attention. Mais il a fallu 2013 avec le film de Sébastien Lifshitz pour qu’enfin l’histoire de Bambi trouve un public élargi, plus mature et prêt à entendre ce que peut être – vue de l’intérieur – une vie de transgenre.
Nulle théorie en ce documentaire. Simplement la narration par Bambi elle-même, en plan fixe, face à la caméra, de ce que fut son parcours; et on ne s’ennuie pas une seconde, tant la parole est juste et prenante, entre pudeur et sincérité, tant sa démarche s’impose comme une évidence: en dépit d’un destin contraire, elle n’a suivi que sa propre boussole, dans le respect de sa vérité profonde.
   Et nous parlant de sa vie, elle nous parle aussi de la nôtre. C’est pourquoi elle nous touche en nous rappelant l’essentiel :
– Quelle que soit la situation de départ (et pour un jeune garçon né dans une famille de pieds noirs dans l’Algérie des années 50, ce n’était pas gagné !) savoir FUIR et briser l’enfermement.
– Savoir aussi y mettre le temps (et la réflexion) et même dans l’apparente passivité, ne rien lâcher.
– Saisir l’opportunité (même dans un choix restreint : dans son cas, cabaret ou prostitution) et en faire un atout.
De l’ignorance, passer à l’excellence, et y trouver son bonheur: « Aimer mon métier, c’était m’aimer moi-même, une façon de crier ma vérité. »
– Comprendre quand une séquence se termine (le temps des paillettes, le mirage de l’apparence) et qu’une autre s’impose (et là, dans une reconversion magistrale : le bac à 33 ans, la Sorbonne, l’enseignement) mais toujours avec le même investissement, donc un égal bonheur (« J’ai adoré enseigner »).
– Savoir oublier et faire que la réconciliation soit possible.
La réussite n’implique pas nécessairement la revanche. Une fois stabilisée, Bambi accueille sous son toit la mère autrefois haïe.
– Accepter aussi de se mettre en danger : aimer une femme n’était pas prévu dans un parcours amoureux jalonné de conquêtes masculines. Marginalité, fragilité supplémentaire qu’elle accepte, une fois compris que de toute façon, « la vie est un perpétuel déséquilibre ». (Belle histoire par ailleurs que ce coup de foudre transformé au fil des années en affection et lien sécure).
– Réaliser enfin que « la vie est multiple et sans cesse à réinventer » quitte à « féconder tous les échecs » ( « Je veux voir l’existence sous un angle heureux »).
   Nous voilà bien loin du phénomène de foire et des idées de perversion attachées à la transsexualité. Bambi légende, Bambi pionnière et référence….Parcours singulier s’il en est, mais justement c’est cette singularité qui nous ouvre le chemin universel de l’indépendance et de l’accomplissement.
   Par-delà toutes les assignations identitaires (sexuelles, sociales) et tous les rôles à endosser, nous avons à exister en tant que personnes, tous clichés dépassés, et dans une constante évolution. Empêtré(e)s dans nos vies rétrécies, nous ne pouvons que saluer celle qui s’est si magnifiquement (et discrètement) affranchie et autrement remise au monde.
   Nous aimons toujours – ne serait-ce que par procuration – qui nous élargit et nous libère.

Madeleine

« En finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis

 C’est toi le pédé ? *

   « En finir avec Eddy Bellegueule », c’est l’histoire d’un jeune garçon né pauvre et différent. L’histoire d’une rencontre nécessairement violente entre un milieu démuni (le quart-monde ouvrier dans un petit village du Nord au milieu de nulle part) et un adolescent efféminé qui contrevient aux valeurs de virilité qu’il devrait incarner.eddybelg
Violence primitive de l’entourage, à commencer par la famille à qui il fait honte.
Violence relayée à l’intérieur du cadre scolaire: insultes, crachats et coups.
Rejet du village tout entier qui se moque de ses « manières ».
C’est volontairement que le récit restitue la violence dans son propre langage, quand les mots sont en soi, exclusion, écrasement: avec « sale pédé », on est évidemment dans le registre de l’agression.
Pas d’autre issue pour le stigmatisé que la fuite et la nécessité de « se reconstruire à partir de l’injure » (cf. Didier Eribon dans « Retour à Reims)
Pas d’autre salut que la rupture avec le milieu d’origine, l’assignation sociale et identitaire, rupture qui va jusqu’au refus du patronyme (révélateur d’une histoire : ce prénom américain (Eddy) symptomatique des milieux pauvres et ce nom de famille (Bellegueule) si fréquent dans le Nord).
C’est donc l’histoire d’un transfuge dans un double parcours d’affranchissement, à la fois sortie de classe sociale et reconstruction personnelle.
Trajectoire douloureuse et difficile, mais plus que cela : avec la distance culturelle acquise (études supérieures) le jeune narrateur (qui se réaffirme publiquement dans une autre identité, celle de l’écrivain Edouard Louis) est à même à présent d’analyser ce que fut son oppression, la double domination sociale et culturelle (l’une renforçant l’autre) et la double honte dont il a fallu se libérer.
Ce faisant, il se situe dans la même perspective sociologique que Bourdieu, Annie Ernaux et Didier Eribon. Il nous rappelle comment chacun de nous est construit à l’intersection de plusieurs identités, et sa narration est en même temps une réflexion sur les classes, le système scolaire et la reproduction du même.
Le livre est politique.
Récit nécessaire en ces temps troublés car il démonte le mécanisme du rejet : la misère sociale et humaine fait qu’on ne supporte pas l’Autre parce qu’on ne se supporte pas soi-même et que le seul moyen de retrouver un peu de confort est d’humilier plus bas que soi, le bouc émissaire tout désigné par l’habitude et la tradition (l’immigré, le pédé).
Utile mise au point, le livre dépasse le simple règlement de compte.  Au contraire, ce souci de mise au clair, de compréhension, devrait (dans l’idéal !) favoriser remises en cause et réconciliation…

Madeleine

Et pour mémoire, le livre reférent: « Retour à Reims » par Didier Eribon (Poche)

* Cf. titre de l’article du Télérama du 9 janvier 2014 p.92

Tambours et émotions sacrées

   Tambours du Burundi et Tambours du Japon sont les cérémonies programmées dans le cadre des Folles Journées auxquelles j’ai eu le privilège (avec quelques milliers d’autres) de participer.
Musique1Nous sommes au tout début de notre histoire, lorsque nos lointains ancêtres utilisent le son premier pour rassembler. Les bergers musiciens du Burundi revêtus d’étoffes vertes, rouges et blanches, portant leur tambour s’avancent dans la savane en chantant, dansant et mimant des animaux ou des esprits. Ils forment le cercle, posent leurs tambours à terre et s’abandonnent à l’énergie primitive, à la joie d’être sur terre et nous aussi nous rentrons dans ce cercle frappant dans nos mains, souriant
et riant célébrant cette ??? .
Tout autre est la célébration fournie par les Tambours Japonais. Un homme seul face à un tambour imposant suspendu à un joug assisté parfois par quatre autres disciples se concentre. Puis, ses bras sans relâche frappent sommant les esprits d’entendre son hommage destiné à un des leurs, vénéré pour avoir ???. Le son obsédant sans répit retentit m’angoisse tant l’homme va jusqu’au bout de ses forces dans ce dialogue fabuleux. Face à cette chorégraphie minimaliste savamment calculée, vibrant à l’unisson avec ce son qui ne faiblit pas, je pense que l’émotion ressentie s’apparente à l’effroi sacré propre à certaines cérémonies rituelles.
Nos applaudissements non mesurés témoignent de notre émerveillement pour ces musiciens extenués et ravis.
La musique adoucit les moeurs je ne sais, mais pendant ces journées nous venons chercher le bonheur d’être pour partager des moments inoubliables qui nous emportent loin de notre quotidien parfois si petit.
C’est la magie de ces Journées.

Annette