Archives de catégorie : ARTS ET CULTURE

« En finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis

 C’est toi le pédé ? *

   « En finir avec Eddy Bellegueule », c’est l’histoire d’un jeune garçon né pauvre et différent. L’histoire d’une rencontre nécessairement violente entre un milieu démuni (le quart-monde ouvrier dans un petit village du Nord au milieu de nulle part) et un adolescent efféminé qui contrevient aux valeurs de virilité qu’il devrait incarner.eddybelg
Violence primitive de l’entourage, à commencer par la famille à qui il fait honte.
Violence relayée à l’intérieur du cadre scolaire: insultes, crachats et coups.
Rejet du village tout entier qui se moque de ses « manières ».
C’est volontairement que le récit restitue la violence dans son propre langage, quand les mots sont en soi, exclusion, écrasement: avec « sale pédé », on est évidemment dans le registre de l’agression.
Pas d’autre issue pour le stigmatisé que la fuite et la nécessité de « se reconstruire à partir de l’injure » (cf. Didier Eribon dans « Retour à Reims)
Pas d’autre salut que la rupture avec le milieu d’origine, l’assignation sociale et identitaire, rupture qui va jusqu’au refus du patronyme (révélateur d’une histoire : ce prénom américain (Eddy) symptomatique des milieux pauvres et ce nom de famille (Bellegueule) si fréquent dans le Nord).
C’est donc l’histoire d’un transfuge dans un double parcours d’affranchissement, à la fois sortie de classe sociale et reconstruction personnelle.
Trajectoire douloureuse et difficile, mais plus que cela : avec la distance culturelle acquise (études supérieures) le jeune narrateur (qui se réaffirme publiquement dans une autre identité, celle de l’écrivain Edouard Louis) est à même à présent d’analyser ce que fut son oppression, la double domination sociale et culturelle (l’une renforçant l’autre) et la double honte dont il a fallu se libérer.
Ce faisant, il se situe dans la même perspective sociologique que Bourdieu, Annie Ernaux et Didier Eribon. Il nous rappelle comment chacun de nous est construit à l’intersection de plusieurs identités, et sa narration est en même temps une réflexion sur les classes, le système scolaire et la reproduction du même.
Le livre est politique.
Récit nécessaire en ces temps troublés car il démonte le mécanisme du rejet : la misère sociale et humaine fait qu’on ne supporte pas l’Autre parce qu’on ne se supporte pas soi-même et que le seul moyen de retrouver un peu de confort est d’humilier plus bas que soi, le bouc émissaire tout désigné par l’habitude et la tradition (l’immigré, le pédé).
Utile mise au point, le livre dépasse le simple règlement de compte.  Au contraire, ce souci de mise au clair, de compréhension, devrait (dans l’idéal !) favoriser remises en cause et réconciliation…

Madeleine

Et pour mémoire, le livre reférent: « Retour à Reims » par Didier Eribon (Poche)

* Cf. titre de l’article du Télérama du 9 janvier 2014 p.92

Tambours et émotions sacrées

   Tambours du Burundi et Tambours du Japon sont les cérémonies programmées dans le cadre des Folles Journées auxquelles j’ai eu le privilège (avec quelques milliers d’autres) de participer.
Musique1Nous sommes au tout début de notre histoire, lorsque nos lointains ancêtres utilisent le son premier pour rassembler. Les bergers musiciens du Burundi revêtus d’étoffes vertes, rouges et blanches, portant leur tambour s’avancent dans la savane en chantant, dansant et mimant des animaux ou des esprits. Ils forment le cercle, posent leurs tambours à terre et s’abandonnent à l’énergie primitive, à la joie d’être sur terre et nous aussi nous rentrons dans ce cercle frappant dans nos mains, souriant
et riant célébrant cette ??? .
Tout autre est la célébration fournie par les Tambours Japonais. Un homme seul face à un tambour imposant suspendu à un joug assisté parfois par quatre autres disciples se concentre. Puis, ses bras sans relâche frappent sommant les esprits d’entendre son hommage destiné à un des leurs, vénéré pour avoir ???. Le son obsédant sans répit retentit m’angoisse tant l’homme va jusqu’au bout de ses forces dans ce dialogue fabuleux. Face à cette chorégraphie minimaliste savamment calculée, vibrant à l’unisson avec ce son qui ne faiblit pas, je pense que l’émotion ressentie s’apparente à l’effroi sacré propre à certaines cérémonies rituelles.
Nos applaudissements non mesurés témoignent de notre émerveillement pour ces musiciens extenués et ravis.
La musique adoucit les moeurs je ne sais, mais pendant ces journées nous venons chercher le bonheur d’être pour partager des moments inoubliables qui nous emportent loin de notre quotidien parfois si petit.
C’est la magie de ces Journées.

Annette

FTM on the road

      Real Boy et un documentaire qui retrace le début de parcours de transition d’un FTM, ces relations avec sa mère, avec ses amis entre 3 accords de guitare et 50 miles on the road made in USA.
De vidéo en vidéo familiales Rachel grandit puis, peu à peu, s’efface pour faire naître Ben derrière le miroir…Mais renaître n’est pas une vie de tout repos, souvent bringuebalée entre révoltes et addictions comme autant de symboles d’un ouragan intérieur. Et la famille qui souvent ne comprend pas, ne souhaite pas comprendre, peut rejeter, avoir des propos violents,… Une famille aussi doit faire une transition à son propre rythme pour comprendre jusqu’à accepter…un jour…
    Seule la rencontre avec des FTM amis de son néo-fils, avec d’autres parents, permettront à la maman de Ben d’avancer petit à petit, de faire tomber ses barrières, de bousculer ses convictions, d’évacuer ses peurs pour pouvoir accompagner son fils dans sa transition.
Seul, on ne peut rien ou souvent pas grand-chose ou c’est plus difficile.
Seul, Ben ne pourrait rien. Ni Dylan…Ni Joe…
Heureusement il y a un réseau Internet qui peut permettre de tisser le lien avec ses semblables, qui apporte les informations nécessaires, vitales sur la transidentité et ses parcours variés possibles… Heureusement, il y a des amis de parcours comme autant de balises de vie qui évoluent parfois sur des tempos différents mais, on se comprend sur l’essentiel. Un ami de Ben, Joe, avec qui il vit sur la même partition musicale le soutien. Un autre, Dylan, avec qui il partagera le même tempo médical.
Néanmoins, subsistent des clichés, des stéréotypes masculins qui pourraient agacer certains trans plus gender fluides, moins binaires. En premier lieu, le titre « Real boy » : un vrai garçon… C’est quoi un vrai garçon !?… Ces clichés ne sont peut-être à voir que comme autant de points de repère en terme de genre qui rassurent certains.
Les genres restent et resteront multiples et les façons de les vivres sont heureusement toujours variées.
Le documentaire montre aussi la transition comme source de repli sur soi, génératrice de tumultes intérieurs dévorants, souvent incompréhensibles, indescriptibles vu de l’extérieur… Ce monde extérieur peut même parfois être vu comme hostile par la personne trans. Avoir une vie comme tout un chacun si ce n’est à quelques détails près souvent tus à autrui par choix, par nécessité, par envie de se fondre dans la société ou par peur d’en être rejeté, par peur que quelqu’un vienne un jour déterrer son passé. Une transition n’est jamais vraiment finie. Il serait intéressant de connaître un jour sur toile la suite du parcours de Ben, de Dylan, de Joe ou d’autres…

Téo