Archives de catégorie : TEMOIGNAGES ET EXPERIENCES PERSONNELLES DIVERS

De l’amitié en Abondance (Téo)

Un pilote expert, un copilote attentif, une appli aux aguets du moindre nid de poule ou de poulets, c’est ainsi que nous sommes partis en transhumance vers les sommets alpins ou, plus précisément vers Châtel en Haute Savoie à deux sauts de bouquetins de la frontière Suisse. Dans notre voyage, nous serons suivis comme une ombre par « les Hélènes » et dame Mystère. Pour se dégourdir les gambettes, se restaurer, D&J oblige, nous ferons un arrêt à Paray-le-Monial puis une pause pique-nique à l’ombre de l’abbaye royale de Brou.
De virages en virages arriverons à Châtel dans le chaleureux chalet de tante Françoise. Notre semaine de vacances estivales alpines pouvait commencer.
Notre première visite du village fut pour l’église St Laurent devant laquelle trône une vierge polychrome polonaise chaussée de skis ! Exquis ! Et, ça ne s’invente pas, il est noté que cette église a été bénie par le chanoine Gay ! Nous avons même pu admirer d’élégants vitraux tout aussi prémonitoires : « Annoncer sur la place publique » (allégorie du coming out ?) et «La pierre rejetée devient pierre d’angle. » (valorisation de la différence ?).
Mais la météo à la montagne est souvent facétieuse et notre première escapade devra se faire en carrosse. Ce sera la Suisse pour aller découvrir le curieux château de Chillon perché sur un rocher au bord du lac Léman. Une visite guidée de main de maître Bernard comme il se doit qui nous entraînera dans un dédale de salles et d’escaliers souvent perdus dans un flot de touristes chinois menés à la baguette. Cette balade helvétique nous aura aussi permis de découvrir un vignoble suisse acrobatiquement accroché à flanc de montagnes et bien des enseignements sur les sources du Rhône.
Le lendemain, une pluie orageuse ruisselant en Abondance (nom de la rivière locale…mais aussi du fromage non moins autochtone…) transforma, la journée durant, les rues pentues en cascades. Bernard nous présenta dans l’abri du salon un diaporama américain (Connaissances du monde à la montagne !) et « les Hélènes » nous apprirent à placer 2 lettres pour faire 60 points au scrabble.
Chouette ! Ou… Marmotte ! C’est comme vous préférez…
Le soleil est revenu !
Le moment est enfin venu de partir à l’assaut des sommets pour une première rando apéritive plutôt cool. Pieds parés contre les ampoules, jumelles en bandoulière, œufs durs dans le sac à dos, d’autres œufs métalliques nous attendent pour nous transporter au-dessus des nuages. Là-haut, nous serons accueillis par un concert de clarines joué par un troupeau de vaches vagabondes sur un tapis d’épilobes roses et peut être même quelques carlines cachées au creux d’un rocher… Un petit chamois apeuré détale un peu plus haut à portée de jumelles.
Qu’elle est belle la montagne !
A fil des chemins, Philippe s’émerveille de la moindre parcelle de paysage, Bernard nous guide d’un pas bienveillant assuré et « les Hélènes » nous apprennent la pharmacopée des plantes des alpages. Ainsi, cette première balade nous permettra de découvrir le joli petit lac de Mouille, ses pêcheurs à la mouche fouette et des muscles jusque là insoupçonnés… Saviez-vous que pour préserver l’articulation de vos genoux en descente il suffit de serrer vos abdos…Oups, désolé, je me suis trompé,…il suffit, bien entendu, de serrer vos Alexandres !!
Une autre découverte majeure du séjour : la téléphonomobilophilie addictive de Marie-Hélène cherchant par monts et par vaux, le bras tendu vers les cieux les ondes d’un réseau qui lui permettraient de faire voyager au-delà des Alpes ses photos de la vache Marguerite, d’un massif de linaigrettes ou d’un buisson de lys martagon !
Si nous avons croisé nombre de chalets sur nos chemins, nous n’avons aperçu aucun membre de la famille Ingalls, ni Heidi, ni Belle ou Sébastien,… Néanmoins, chaque balade sera l’occasion pour échanger avec d’autres randonneurs bourguignons, bataves, dijonnais, écossais,…
Les hasards du calendrier nous donneront l’occasion de fêter la Ste Hélène, la St Bernard et l’anniversaire de la chatte Mystère autour d’une tarte à la myrtille. Au grand dam de dame Mystère, Hector le gros chien patou croisé le matin déclinera l’invitation…
Pour notre seconde expédition, direction le lac Vert en Helvétie à quelques sauts de chamois d’Avoriaz et de Morzine. Ici, sur les sentiers, les vaches et leurs clochettes ne regardent pas passer les trains mais les randonneurs et les VTTistes volent. Entre les rares nuages, choucas et autres rapaces planent au-dessus de nos casquettes tandis que sur les vestiges de moraines de l’ère glacière viennent se poser sizerins flammes ou pipits spioncelles. L’appareil photo de notre guide n’a guère le temps de se reposer ; il y a tant de belles choses à portée de nos yeux. Avez-vous déjà baigné votre regard dans une mer de nuages ?
Faute d’E.P.O et par conscience écologique, nous puisons notre énergie motrice dans la dégustation de myrtilles et framboises sauvages qui tapissent les abords de notre chemin.
Même si les temps de parcours semblent souvent avoir été calculés pour des cabris nous arrivons enfin à atteindre le lac Vert accueillis cette fois par une chorale de moutons bêlant et tintinnabulant.
Nous pique-niquâmes sur un gros rocher avec vue imprenable sur le lac et la pause café, accompagné du carré de chocolat réglementaire, se fera au pied du refuge. Sur le chemin du retour certains en profiteront pour parfaire la langue de Shakespeare auprès du Pr Bernard, nous achèterons du fromage, notre guide sauvera un couple de néerlandais égaré et, en descendant, nous hésiterons à prendre en cow-voiturage 2 vaches en vagabondage dans un virage en épingle à cheveux.
Loin des marmottes en peluche made in China pullulant dans les magasins de souvenirs du village nous rejoignons Mystère chatte-marmotte (à moins que ce ne soit l’inverse…) qui nous attend lovée dans un duvet. Un vrai lave-vaisselle sur pattes se délectant pendant les repas des reliefs de melon, des fonds de boîtes de sardines ou d’opercules de yaourts.
Philippe optera pour une pause jacuzzi en plein air avec option glissade dans la gueule d’un requin gonflable. Quoi de mieux pour une bonne récupération post-rando ? Puis, revenu bredouille de sa chasse à la fondue (pour une personne), il trouvera le soir au dîner le réconfort dans un plat local appelé berthoue à base de charcuterie, pommes de terre et fromage local fondu.
Le lendemain, l’heure est venue pour « les Hélènes » et leur féline de nous quitter pour des lieux musicaux de moindre altitude.
Nous serons donc trois pour cette troisième et ultime escapade sur un autre versant. Le début est un peu brutal, pentu et glissant mais, bientôt, le paysage qui va s’offrir à nous nous fera oublier nos courbatures. Malgré le réchauffement climatique en cours nous apercevrons même, tout là-haut là-bas, un glacier ! Après avoir partagé notre pause pique-nique avec une famille de papillons, nous redescendrons vers la civilisation.
Un dernier ciel étoilé alpin et déjà il faut penser à préparer nos bagages pour la route du retour du lendemain. Un dernier regard vers la montagne châtelienne et nous disons au revoir au chaleureux chalet de tante Françoise.
Sur le retour, notre route crochètera une nouvelle fois par la Suisse. Genève sera l’occasion d’admirer de riches demeures, de mesurer la hauteur d’un jet d’eau de carte postale et de se remémorer le souvenir de Sissi impératrice devant l’hôtel Beau Rivage. Désireux de parfaire nos connaissances culturelles et littéraires notre guide nous entraînera dans la visite de la maison de Voltaire à Ferney (devenu depuis Ferney-Voltaire). Mais il est grand temps de quitter les Alpes pour regagner notre Farwest dans notre diligence des temps modernes GPS programmé et appli prête pour une nouvelle chasse aux nids.
Nos cerveaux fourmillent des images alpestres et des bons moments partagés ; toutes choses que l’on souhaite garder pour longtemps…et peut-être même renouveler un jour…
Et si Voltaire avait raison : « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. »

Téo

Les USA, un eldorado gay ? (Yves)

Réflexion sur la question gay après un voyage au pays des trumpistes. La pause estivale est propice à de belles rencontres et à une mise en perspective sur ce que nous vivons. Et – comme vous, certainement – je voudrais partager quelques réflexions sur ce blog.
Voir deux jeunes gays se tenir la main en plein musée new-yorkais, tout en commentant les hiéroglyphes égyptiens, ça fait rêver.
Voir des drapeaux arc-en-ciel flotter sur les maisons et même à l’entrée d’un presbytère, ça ne se voit qu’aux Etats-Unis. (cf mon précédent article « Etre gay aux Etats-Unis » du 1er déc. 2018 dans la catégorie « témoignages »).
Bien sûr, mon enthousiasme pour l’Amérique et les ami-e-s que je m’y suis fait (gay or straight) ne peuvent me faire oublier :
les raids de la police new-yorkaise qui déclenchèrent les émeutes de Stonewall (1969)
l’assassinat d’Harvey Milk (1978, 1er conseiller municipal ouvertement gay à SF. Voir le film éponyme avec Sean Penn)
le meurtre de Matthew Shepard (1998. raconté dans le film « Au nom de la haine » que nous avions visionné ensemble en mai 2018. Un film aux 1ères images insoutenables)
la tuerie d’Orlando (2016 – 50 victimes LGBT)
et les mesures homophobes (et surtout transphobes) de Donald Trump.
Mais à coté de ces actes homophobes on se souvient que nos propres mouvements de libération LGBT (le « Front Homosexuel Révolutionnaire » naît en 1971 et D&J l’année suivante) sont issue de la révolution gay américaine déclenchée par l’insurrection de Stonewall il y a 50 ans.
Personnellement j’ai été nourri par la lecture de livres LGBT américains : que ce soit l’étude magistrale de John Boswell (universitaire gay) sur l’homosexualité en Europe du 1er au 14ème siècle (1980) ou « Living in Sin ? » de l’évêque épiscopalien gay-friendly, John S. Spong (1988), « Taking a chance on God »  du jésuite gay John McNeill (1988), « Gender trouble », l’ouvrage difficile de Judith Butler sur le genre (1990) ou enfin plus près de nous (2013) : « The missing myth » de Gilles Herrada (un gay français vivant et publiant aux USA et que nous avions rencontré aux JAR à Merville).
Sans oublier les films comme « Philadelphia » (1993) ou « Brokeback mountain » (2005) ou les nombreux ouvrages de fiction dont la série mythique des « Chroniques de San Francisco » d’Armstead Maupin (1978 et portée à la télévision de 1993 à 2001).
Sûr que je ne serais pas le même si la culture gay américaine n’avait pas nourri ma réflexion et affermi ma détermination à vivre ce que je suis (en famille, au travail et en paroisse) au grand jour et sans crainte d’intimidation. Fier de l’être !

Yves

Notre rencontre avec Ramin (Maryam et Nadine)

Pendant la dernière rencontre spiritualités plurielles nous avions fait connaissance avec Ramin un migrant iranien que nous avait présenté Maryam. Depuis, Maryam et Nadine sont allées le voir à La Roche sur Yon où il vit. Voici l’article de Maryam et Nadine suite à cette rencontre :

Les paniers chargés de victuailles, Nadine, Shaya et moi même sommes parties rencontrer Ramin, le migrant iranien et ses 3 colocataires afghans. Ils sont logés dans une maison près de la gare de La Roche sur Yon. La maison est mise à leur disposition par les services sociaux, l’aide aux migrants. Il est vrai qu’ils ne manquent de rien, ont un minimum de vaisselle, de draps et autres ustensiles de cuisine. Comme ils sont logés, ils reçoivent 210€ pour faire leur courses du mois. Pas de charges à payer. On ne peut pas dire qu’ils vivent dans la misère. Ils sont dans cette maison, vivant selon leur coutume, sans ouverture réelle à la vraie vie en France, sans vrai contact avec les français à part un ou deux cours par semaine de français et les démarches à la préfecture pour prolonger leur titre de séjour en France. Ils disent tous avoir un titre de séjour provisoire et renouvelable et ont eu un entretien avec la préfecture afin d’expliquer leur raison d’avoir quitté leur pays natal. Ils sont dans l’attente.
L’attente de quoi ? Ils ne savent pas répondre à cette question.
Que vont-ils devenir ?
Vont-ils obtenir un permis de travail ? Pas sûr, vu qu’au bout d’un an et demi, ils n’arrivent toujours pas communiquer ni en français ni en anglais !!!
Avec Nadine, nous avons constaté qu’ils sont placés dans cette maison où ils ont à manger, à boire, un toit, etc…
Mais pour le reste, quel avenir?
Combien de temps vont-ils rester dans cette situation ?
Bien évidemment ils sont heureux en France, mais ils ne sont pas stupides et songent à leur avenir et réalisent lentement que rien ne progresse vraiment. Difficile de les motiver d’aller à la rencontre des français pour apprendre la langue et s’intégrer. Déjà dans leurs pays, ils n’appartenaient pas aux élites…
Je suis à 100% favorable de laisser les gens choisir là où ils veulent vivre. La terre appartient à tout humain. Mais je me pose la question : à part leur donner un toit, de la nourriture, quels projets, quels programmes envisagent ces pays qui accueillent les migrants ?
La nuit ne nous a pas apporté de réponse à Nadine et moi, mais une belle insomnie et un esprit préoccupé par leur situation.

Maryam et Nadine

L’incendie de Notre Dame de Paris (B.)

Incendie de Notre Dame, une malédiction du Ciel ?

Quand j’ai entendu à la radio le journaliste parler de nuage de fumée et de hautes flammes enveloppant la flèche qui risquait de s’effondrer, j’ai eu très peur. J’ai pensé à Chartres, j’ai supplié le ciel pour que ce ne soit pas la Sainte Chapelle qui partait en fumée. La perte aurait été infiniment plus dévastatrice que l’incendie de Notre Dame pour l’histoire de l’art et de l’architecture : bien sûr, ce qui est perdu à jamais c’est cette forêt de chênes du  XIIIème siècle, déjà vieux et secs lorsque coupés puisque certains avaient connu l’époque de Charlemagne, parait-il. Le mal est fait ! C’est terrible, mais n’oublions pas que l’atteinte à Notre Dame datait déjà de deux siècles et que la cathédrale que nous connaissions la semaine dernière n’était déjà plus qu’un cadavre habillé par Viollet-le-Duc au XIXème : sa flèche est une réinterprétation néogothique d’une toute petite qui existait auparavant au même endroit. Son statuaire a été recomposé. Pire ! Sa galerie des rois, pris pour des rois de France en 93, a été précipitée sur le parvis alors qu’il s’agissait des rois de la Bible ! Perte irréparable quand on sait que ces statues polychromes avaient été intouchées un demi millénaire durant ! J’ai pensé aux vitraux, à la grande rose nord offerte par Blanche de Castille, mère de Saint Louis, aux grandes orgues, à la statue de la vierge, du transept sud qui vit se convertir Claudel, à celle du Voeux de Louis XIII par Coysevox, toutes, parait-il, heureusement préservées par le sort.
Un miracle ? Presque !
Le miracle tient aussi de la qualité de nos compagnons maçons
du gothique débutant qui, d’instinct, ont élevé des voutes incroyablement résistantes pour supporter l’effondrement des combles en flamme. L’incendie de Chartres au XIXème avait épargné l’intérieur de l’édifice parce que les voutes avaient résisté, sauvant 1700 m² de vitraux uniques au monde. A Paris, si certaines ont pu céder lors de la chute de la flèche, la plupart ont tenu sauvant l’édifice d’une catastrophe irrémédiable.
Mais, devant cette tragédie, nous sommes nous posé les vraies questions ?
Au Moyen Âge,
les incendies des villes ou des monuments religieux étaient considérés comme des malédictions du ciel. «Pourquoi le Seigneur nous envoie-t-il une telle punition, qu’avons-nous fait de mal ?» disait le peuple. D’autant qu’on retrouvait souvent, dans les ruines fumantes, des objets miraculeusement préservés des flammes, comme le voile de la Vierge, à Chartres après l’incendie de 1194. Voilà deux jours, à Paris, la couronne d’épines du Christ, miraculée de l’époque révolutionnaire, a pu être préservée une fois encore ! Y-a-t-il quelque chose à comprendre ? Faut-il considérer l’incendie de Notre Dame de Paris comme l’événement choc nous poussant à nous poser la question de notre rapport avec le Ciel et de notre place dans un monde errant, chahuté et un peu fou ayant perdu boussole ?
Que faisons nous
pour le rendre plus juste et meilleur, ce monde ?
C’est peut-être l’occasion de se poser la
question !

B.

Être gay aux USA (une expérience personnelle) (Yves)

Après avoir vu « The Matthew Shepard Story » (Au nom de la haine) je m’attendais à tout en arrivant à Glencoe, ensemble de belles résidences perdues dans les bois, de la banlieue de Chicago. Mais le film raconte l’histoire d’un passage à tabac mortel en 1998 et dans le Wyoming (un des états du Midwest les plus arriérés). Vingt ans plus tard et dans le nord-est des USA je pouvais m’attendre à mieux, beaucoup mieux !
Nous sommes 12 nantais-es, dont le curé de ma paroisse, arrivés deux jours plus tôt dans la communauté épiscopale de Ste Elisabeth et nous assistons à un topo sur l’importance de la religion aux USA. D’entrée de jeu, Mark l’américain se présente :
« I’m gay and my husband is Jewish » (Je suis gay et mon mari est juif)
« Je suis gay et voici mon fiancé » (‘fiancé’ en français dans le texte)
« Et qui s’occupe des moutons ? Mon mari ! »
Mark est prof de science politique à l’université et chante à l’Église épiscopale (la version américaine de l’Eglise anglicane qui ne diffère que très peu du catholicisme à part la rupture avec Rome).
Dillan est séminariste et joue du piano et de l’orgue dans cette même communauté. Il achève ses études et devrait bénéficier du titre de pasteur épiscopalien l’an prochain.
Scott est pasteur dans une autre Eglise épiscopale que nous avons visité.
Et Daphne, qui a un délicieux mari, est pasteure de cette communauté très gay friendly.
J’avais d’ailleurs remarqué (sur Internet) qu’il y avait un drapeau arc-en-ciel flottant près du porche de l’église (remplacé par le drapeau tricolore pour notre arrivée). Mais en voyant le panneau « love wins » (l’amour gagne) le doute n’était plus possible : j’étais dans une paroisse inclusive.
D’ailleurs, Bernard me montre rapidement un autre panneau aussi explicite avec même un encart sur le « gender » avec ce sous-titre merveilleux : « The best thing about being a girl is now I don’t have to pretend to be a boy » (Ce que je préfère dans le fait d’être une fille c’est que maintenant je n’ai plus besoin de faire semblant d’être un garçon). On croit rêver !
Du coup, lors d’une rencontre à 12 (les 12 participants de ce voyage paroissial outre-Atlantique) et en présence de notre curé, de Daphne et de son mari, alors que nous parlions de nos impressions de la journée, j’ai lâché le morceau : « Vous savez tous que je suis homo et que je suis heureux d’être dans une paroisse où je suis apprécié pour ce que je fais et ce que je suis. Mais vous savez aussi que j’en parle très peu. Pudeur ou timidité – ou simplement parce qu’en France, on ne parle pas de ces choses-là, surtout au sein d’une paroisse. Alors il faut que je vous dise combien le coming-out spontané et devant nous tous, de trois de nos amis américains m’a ému et réchauffé le cœur. Je remercie Dapĥne d’être aussi accueillante à la diversité et bien sûr je vous remercie tous de me soutenir et de me garder votre amitié ».
Bon, je n’ai pas eu de grandes démonstrations d’affection, ni de confidence ce soir-là, ni plus tard d’ailleurs (ça ne se fait pas chez nous !). Seule Daphne est venue me serrer dans ses bras pour me dire combien elle était heureuse pour moi.
« I have a dream » je fais un rêve qu’un jour il sera aussi simple et banal de dire « Je suis gay », « Je suis lesbienne », « Je suis trans » que cette semaine où j’ai vu Mark, Dillon et Scott, bien dans leurs baskets, nous parler de leur identité sexuelle sans détour et sans gêne.

Yves

Le pari de la transparence (Madeleine)

Dans la série : « je mets tout sur la table », voici que se manifeste , là où on ne l’attendait pas (et sur un tout autre plan que le simple déballage) le philosophe Alexandre Jollien lui-même.
C’est à la fois une totale surprise et un vrai bonheur de lecture.
Aux dernières nouvelles, on savait qu’il était parti en Corée parfaire sa formation spirituelle avec un maître bouddhiste. Au retour, un événement l’a totalement bouleversé et a failli lui coûter la vie.
C’est ce qu’il raconte lui-même dans l’interview parue dans Psychologies du mois de juin 2018.
« J’ai vécu un événement qui m’a déboussolé et pour tout dire, qui a failli me perdre : je me suis épris d’un homme. La chose est banale somme toute. Sinon que cette passion a viré à la fascination, à l’obsession, à la jalousie et à l’addiction vécues dans la peur du rejet et la clandestinité. Bref, dans la honte. Après 3 ans de méditation intense et quotidienne, voilà que je vivais l’attachement radical. Cela peut sembler dingue ! »
Au passage, on note avec soulagement la « banalisation » de l’amour pour un autre homme. Ce qui fait problème apparemment, ce n’est pas tant l’amour en soi que son excès, la passion avec sa prégnance psychologique et son aliénation.
Amour, passion… qu’est-ce qui au juste se manifeste et se joue derrière ces mots ?
Au cours de l’interview son récit rétrospectif fait apparaître d’emblée toutes les caractéristiques du désir, soit :
l’irrationalité (voire son caractère inapproprié)
« Peut-on jamais savoir où nous porte le désir ? J’ai été attiré par cet homme. Pourquoi ? Comment ? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que ce corps dans sa beauté et aussi sa capacité à plaire aux femmes a suscité un grand chambardement…
…Je sentais le gouffre séparant cet homme au physique d’athlète et qui semblait loin des soucis, et moi qui m’étais réfugié dans une orthopédie de l’âme pas très efficace. »
la représentation idéalisée
« Me fascinaient chez lui, cette aisance, cette légèreté devant la vie, ce corps qui semblait tout-puissant. Il était si à l’aise avec les filles, si ancré dans la vie qu’il réveillait en moi une jalousie pleine d’illusions. »
l’intensité (renforcée par l’inaccessibilité) et l’insatiabilité
« Rentré en Suisse, nous nous skypions régulièrement, jusqu’au jour où je ne sais par quel hasard, il a foncé sous la douche. Ce corps apparemment parfait m’a ébloui jusqu’à l’obsession, jusqu’à susciter un désir quasi cannibale, insatiable. Ces skypes sont devenus le terreau d’une addiction du tonnerre de Dieu. »
le trouble et l’aliénation
« Quand vous en venez à vous cacher et à baratiner vos proches, il y a tout lieu de croire que ça va mal…Le premier pas pour s’extraire de cette passion triste, l’étape cruciale, c’est déjà de reconnaître que ça ne tourne pas rond et qu’on est tombé dans l’esclavage. »
Quand liberté, intégrité sont ainsi menacées, quels moyens pour se défaire de l’emprise ?
« Quand vous en venez à vous cacher et à baratiner vos proches, il y a tout lieu de croire que ça va furent pour Jollien les étapes du retour à l’autonomie ? »
« M’entourer d’amis dans le bien et ainsi, faire éclater le monopole de l’attention que je confiais à L. Puis parler, ouvrir, me confier. D’abord pour constater que ce que je vivais n’était pas si dramatique : je l’ai compris en me rendant avec un ami à un réseau des Dépendants affectifs anonymes…
…Parler aussi pour déculpabiliser et lever le voile de la honte.
A la notion de lâcher-prise, je préfère celle de « déprise de soi »… l’une des clés du détachement consiste sans doute à se défaire du souci de l’image de soi, à se délester du poids du qu’en-dira-t-on.
Revenir à soi, non sur un mode égotique, mais pour descendre au fond du fond, au-delà des rôles et des illusions…
Le défi majeur, c’est de se demander : qu’est-ce qui détient la télécommande de ma vie ? A qui, à quoi je confie le pouvoir de me faire vivre l’enfer ou le paradis ? A une personne ? Au jugement d’autrui ? A l’avidité ? A la haine ?… »
Au final, amour ou désir ?
« Je ne sais si j’aimais ce garçon. Je voulais plutôt avoir ce corps d’athlète… Je souhaitais plus être à sa place que je ne le désirais lui. Quoique au coeur de l’intime, les deux peuvent se mélanger. »
Et que retenir de cet épisode ?
« Cette « cure » m’a montré qu’au coeur de l’attachement il n’y a absolument rien à faire. La volonté est impuissante,ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas poser des actes…
Surtout j’ai appris que l’on peut arriver au point où aucune issue ne semble possible hormis le suicide, et cependant finir par s’en sortir . Cet épisode aujourd’hui derrière moi a été un cadeau, une sorte de baptême du feu, une école du détachement. Oui, la joie peut revenir après les zones de turbulence… Je crois que le véritable lâcher-prise , ce n’est pas tant liquider tous les problèmes, mais expérimenter que l’on peut composer avec le chaos, les passions, les déchirements. Au fond, c’est accepter le tragique de l’existence. »
Et pourquoi cette révélation publique ?
« Pour montrer l’envers du décor et oser la transparence. Peut-être que l’image erronée du « philosophe handicapé qui s’en est sorti » reste un cliché rassurant. Il faut faire œuvre de vérité, au risque de décevoir…
La notoriété tient avant tout du malentendu. Un jour où je venais de voir un escort pour justement durant de brèves minutes comparer nos deux corps, une femme m’a hélé dans la rue :
« Alexandre, comment fait-on pour être heureux et vivre en joie ? »
« Elle demandait cela à un paumé qui venait de payer un homme pour s’assurer qu’il n’était pas répugnant. »
.Plus profondément, j’ai voulu montrer aux personnes qui vivent l’addiction que ce n’est ni une tare ni une fatalité. Enfin pour donner à qui le souhaite des outils pour cheminer vers la « sagesse espiègle », celle qui consiste à accepter le chaos au-dedans comme au-dehors. »

« il faut porter du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse« . Cette phrase de Nietzsche a été mon viatique . »

Message reçu. Voilà au moins une mise à nu qui grandit son homme et qui nous touche au coeur en faisant écho, d’une manière ou d’une autre, en nos propres vies.
Tous un jour ou l’autre, et pour X raison, nous pouvons tomber et dans le chaos émotionnel, nous retrouver au-delà de nos certitudes et catégories, démasqués, déboussolés et détruits. Savoir que d’autres et non des moindres, en sont passés par là nous rassure et nous rassemble dans la même humanité.
Gageons qu’après ce pari de la transparence, le lectorat de Jollien (un livre paraîtra cet automne) s’en trouvera accru.
Nous n’avons que faire d’icônes figées. Nous avons besoin d’humains qui nous montrent leur chemin. Les meilleurs guides et compagnons de route ne sont-ils pas « ceux qui ont le courage et la lucidité de se savoir eux-mêmes en chantier ? »

Madeleine

N.B. : J’ai fait le choix de reproduire presqu’in extenso la parole d’Alexandre Jollien, tellement elle est belle et signifiante. Toutefois ce texte n’est pas un copié-collé, c’est la reprise synthétique et analytique de l’interview dans le magazine « Psychologies »n°386, pages 16 à 21.
J’espère en avoir restitué l’essentiel.

De l’Iran à la France, une femme réfugiée (interview-témoignage de Maryam)

Dans la Lettre de DJ (Avril-Juin 2018), Maryam de notre groupe
a été interviewée par Fabrice sur son parcours de vie de l’Iran à la France..

D&J : D’où viens-tu ?

Maryam : Je suis née en Iran à Téhéran à l’époque du Shah dans une famille musulmane. Lorsque j’étais petite, les adultes parfois parlaient politique à la maison, mais ils m’expliquaient qu’il ne fallait jamais rien dire du Shah à l’extérieur. Je savais qu’il y avait un malaise et que des prisonniers politiques étaient torturés et que si je parlais à l’extérieur, une personne de la famille pouvait être torturée.
A l’époque de la révolution, j’avais 15 ans, tout le monde est parti dans la rue manifester. Les jeunes n’en pouvaient plus du régime du Shah. Les femmes manifestaient ensemble et les hommes marchaient devant. On nous disait de dire « Vive Khomeiny ! » On demandait : « C’est qui celui-là ? On ne le connaît pas ! » On nous répondait : « Ça ne fait rien, dites-le quand même ! »
Nous nous sommes rendus compte plus tard que nous avions été manipulés. Le choix de Khomeiny avait été prémédité.
Je me souviens très bien de ses propos dans l’avion qui le ramenait de son exil en France vers l’Iran. Il disait que les femmes qui ne veulent pas porter le voile seraient respectées, les personnes qui veulent boire de l’alcool seraient respectées. Arrivé au pouvoir, le voile est devenu obligatoire, l’alcool a été interdit, la voie publique des femmes interdite. Par exemple, une chanteuse ne pouvait pas se produire en public ou devant un public masculin.
A l’époque du Shah, il n’y avait aucune liberté d’expression ou politique, mais les libertés individuelles étaient respectées. Lorsque les islamistes sont arrivés au pouvoir, ils ont aussi limité les libertés individuelles.

 

D&J : A quel moment as-tu dû partir ?

Maryam : A l’époque du Shah, mes frères étaient actifs et ont donc dû partir en France. Ils m’avaient proposé de les rejoindre. Je n’en avais pas envie.
Lors de la révolution islamique, les frontières se sont refermées, car les islamistes savaient que si les jeunes partaient, ils ne reviendraient plus. Les universités ont aussi été fermées. Ils voulaient revoir toutes les matières enseignées pour introduire plus d’islam.
Durant cinq ans, nous les jeunes bacheliers, avons donc été obligés de rester à la maison et de nous occuper comme nous pouvions. Durant ces années, je faisais du sport, et je suis aussi rentrée dans le parti communiste d’Iran (clandestin). Nous avions des réunions clandestines, et lisions en cachette des livres sur le marxisme léninisme. Ma mère a vu que j’étais active, elle a eu alors très peur et a demandé à mes frères de tout faire pour que je parte en France.
Mon autre frère était plutôt actif avec les moudjahidines (interdits à l’époque). Nous avons été dénoncés. Les « Gardiens de la révolution islamique » ont fait une descente chez nous. Nous avions été prévenus. Donc j’avais fait disparaitre toutes les cassettes et les écrits du parti communiste. Ils n’ont rien trouvé mais ont quand même embarqué mon frère et ma soeur ainée, mais pas moi (car j’étais malade et ma mère les a suppliés). Ma soeur a subi la prison durant une semaine, mon frère a été torturé. Ne trouvant rien contre eux, ils ont été libérés. Nous nous sommes alors dit que nous n’étions plus à notre place en Iran et qu’il fallait partir. Cela a pris du temps car nous n’avions pas d’autorisation de quitter le pays. Je suis venue en France à l’âge de 22 ans en m’inscrivant à la fac de lettres. Il a fallu que je perfectionne mon français pour faire des études. J’ai perdu 5 ans de ma vie, sans pouvoir faire des études, condamnée à rester à la maison. Puis ensuite, je me suis inscrite à l’école des sages-femmes car il était trop tard pour faire des études de médecine.
C’était dur, car nous avons voulu le départ du Shah, nous avions cru en Khomeiny, cru en la démocratie. Alors que la dictature est revenue sous une autre forme, avec l’obligation de pratiquer la religion musulmane. Cela a été encore plus dur pour les juifs et les chrétiens.

D&J : Arrivée en France, combien de temps as-tu mis pour te sentir bien ?

Maryam : Quand j’ai quitté l’Iran, je me suis dit que je ne reverrais plus mon pays. J’ai fait le choix de partir et de quitter mon pays natal par instinct de survie.
Dès mon arrivée en France, j’étais euphorique. J’avais enfin retrouvé la liberté. A partir de la deuxième année, j’ai commencé à sentir le déracinement mais je n’avais pas le choix de revenir dans mon pays.

D&J : Tu es retournée en Iran ?

Maryam : J’y suis retournée deux fois : en 2004 et en 2009.

D&J : Quelle est la condition des femmes en Iran ?

Maryam : Les hommes peuvent s’habiller assez librement. Il y a plus de contraintes pour les femmes. La religion reste très pesante dans la société iranienne. Au nom de Dieu, ils arrivent toujours à rester au pouvoir en culpabilisant les personnes.
Dans la culture, on nous apprend depuis l’enfance que la femme est soumise. En Occident, j’ai appris que les femmes peuvent s’exprimer et se défendre. Lorsque je me suis rendue à nouveau en Iran, je suis passée pour infréquentable.
Dans les familles aisées, le pouvoir des hommes se ressent moins. Dans la classe moyenne et la classe ouvrière, qui sont majoritaires, la femme doit suivre son mari. Elle doit faire ce que son mari lui demande et décide.
Les femmes qui se marient en Iran ne sont pas au courant de leurs droits, alors qu’elles peuvent faire préciser dans leur contrat de mariage de pouvoir voyager librement, donc elles sont condamnées à rester au foyer. Les lois sont faites en faveur des hommes.
Une femme qui répond est une femme qui tient tête, cela ne passe pas.
Le divorce existe mais est très mal vu. Souvent, seule la famille proche le sait. Le divorce est souvent tranché en faveur de l’homme et la garde des enfants est confiée à l’homme.
Dans la loi islamique, un homme peut avoir 4 femmes légalement et 99 concubines. Dans un procès, le témoignage d’un homme vaut le témoignage de deux femmes. Dans les héritages, les filles héritent du tiers des biens des parents, les garçons des deux tiers.
C’est grâce à l’Occident que j’ai appris qu’une femme avait le droit de s’exprimer, de se défendre. Au début de mon arrivée en France, quand des hommes parlaient, je pensais que je ne pouvais pas intervenir. Je l’ai appris plus tard.

D&J : L’homosexualité est fortement réprimée en Iran ?

Maryam : Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a déclaré en 2007 qu’il n’y a pas d’homosexuels en Iran. La transsexualité [et non le transgenre] est acceptée, mais pas l’homosexualité. La seule manière pour un homosexuel de vivre son orientation sexuelle au grand jour est de changer de sexe. Beaucoup d’hommes se sont suicidés après l’opération.
L’homosexualité est condamnée et beaucoup d’homos ont été pendus, même à des grues pour faire des exemples.

D&J : Il y a eu récemment des manifestations en Iran, d’où cela vient-il ?

Maryam : Les gens protestent à cause du manque de liberté d’expression. Internet est filtré, mais les jeunes arrivent souvent à accéder quand même aux contenus filtrés. Les gens protestent aussi parce que la vie est très chère, alors qu’il y a de l’argent issu du pétrole.
Pour avoir un travail, il faut être pistonné et avoir des relations, les autres jeunes sont au chômage.
Les jeunes ne veulent plus entendre parler de la religion. Les manifestants ont brulé des mosquées, mais en fait, c’est parce qu’il y avait des « Gardiens de la révolution islamique » qui y étaient installés.
Le Gouvernement a réussi une fois de plus à étouffer le mouvement. Jusqu’à quand ?
Ce sont les jeunes qui feront bouger et changer les choses, mais je ne sais pas combien de temps cela prendra.

D&J : Toi qui as été réfugiée, quel est ton regard sur la situation actuelle les migrants en France ?

Maryam : Cela me dépasse que des gens puissent dire « ils n’ont qu’à rester dans leur pays ». S’il y avait une guerre en France, les gens courraient pour sauver leur peau. En France, les gens ne savent pas ce qu’est l’absence de liberté, les bombes, et l’influence des islamistes fanatiques sans aucun respect pour les femmes.
Nous sommes dans nos appartements douillets, nous ne sommes pas confrontés à cela, et nous ne pouvons pas comprendre la détresse de ces gens.

 

Ma découverte d’Ibn Arabi (Céline)

« Je crois en la religion de l’amour, Où que se dirigent ses caravanes. Car l’amour est ma religion et ma foi. » Ibn Arabi1 (1165-1240).
(Ibn Arabi est également appelé
« le plus grand maître » ou encore « le fils de Platon ».)

Pour ma petite histoire, j’ai découvert Ibn Arabi, à mon arrivée au Maroc, chez des amis soufis, ensuite lorsque j’ai rencontré un calligraphe à Asilah, je lui ai acheté la calligraphie de la première phrase, ci-dessus. Pour en savoir plus sur Ibn Arabi je suis partie à la découverte de sa pensée via le réseau Internet.
Voici ce que j’ai découvert, ce qui a retenu mon attention et ce que j’ai aimé :

L’œuvre d’Ibn Arabi est d’un abord difficile car, malgré son étendue immense, elle est souvent rédigée dans un style elliptique et très concis appelant le commentaire. Pour Henry Corbin2, la doctrine d’Ibn Arabi, qualifiée de théosophie (sagesse divine) ou d’herméneutique3 prophétique, se fonde sur un concept qui est la théophanie, présence de Dieu ou sa manifestation dans le monde des phénomènes.

Voici quelques grands thèmes de sa recherche :

L’imagination créatrice :

L’imagination chez Ibn Arabi joue un rôle prépondérant. Le monde imaginal, ou ‘âlam al-Mîthâl, est distinct du monde des réalités concrètes comme de celui de l’intellect, mais il se superpose au premier, comme une dimension supplémentaire.
L’imagination joue un rôle décisif, pour percevoir cette face divine dans les choses et les êtres. L’imagination est « créatrice » dans la mesure où celui qui aperçoit Dieu, se voit créé en lui la science de cette divinité incarnée dans le monde.
Ibn Arabi place le cœur au centre de cette créativité, car il est le seul organe à pouvoir supporter la transmutation de par son changement subit et incessant : « Le cœur est le foyer où se concentre l’énergie spirituelle créatrice, c’est-à-dire théophanique, tandis que l’imagination en est l’organe ».
De ce point de vue, Ibn Arabi place l’imagination au centre de toute création et cogitation. Il n’y a pas de connaissance, ni de dévoilement, ni d’interprétation d’ailleurs sans l’imagination qui est, avant tout, créativité.

– L’Homme parfait :

L’homme chez Ibn Arabi est l’image parfaite de la création accomplie :
« Qui t’a créé, puis modelé et constitué harmonieusement ? Il t’a façonné dans la forme qu’Il a voulue » (Coran, Sourate 82, verset 7-8). L’image extérieure de l’homme ressemble dans une certaine mesure au monde et à ses dimensions macrocosmiques.
« L’homme est à Dieu (al-haqq) ce qu’est la pupille à l’œil ». La pupille s’appelle en arabe « l’homme dans l’œil ». La pupille étant ce par quoi le regard s’effectue ; car par lui (c’est-à-dire par l’homme universel) Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde. Tel est l’homme à la fois éphémère et éternel, être créé perpétuel et immortel, Verbe discriminant par sa connaissance distinctive et unissant par son essence divine. Par son existence, le monde fut achevé. Ainsi l’homme se voit confier la sauvegarde divine du monde, et le monde ne cessera pas d’être sauvegardé aussi longtemps que cet Homme Universel (al-insân al-kâmil) demeurera en lui. » (extrait de « La Sagesse des prophètes » d’Ibn Arabi)

– Ibn Arabi le poète :

Ibn Arabi perçoit l’amour profane comme le support de l’amour divin, l’aiméE étant le lieu de la théophanie. Cela ne signifie pas que Dieu est incarné dans l’aiméE, mais qu’il se révèle dans ce dernier.
Dans l’abondante œuvre d’Ibn Arabi figurent beaucoup de poèmes qui occupent une place originale. D’une part,du fait même de sa composition sous forme poétique; d’autre part en raison de la circonstance qui l’a fait naître : une expérience fulgurante d’un amour spirituel suscitée, lors d’un pèlerinage à la Mecque, par la rencontre avec une jeune Iranienne prénommée Nizham (harmonie). Cette héroïne, d’une beauté sans pareille, illustre sous la plume du Maître, l’essence divine et ses manifestations sans fin. Les effets de l’Amour qu’elle engendre sont décrits par de nombreuses expressions dont la plus fréquente est tajalli, qui peut se traduire de différentes façons : théophanie, irradiation….
Dans chacun de ses poèmes Ibn Arabi dépeint les signes de cette femme emblématique, expression parfaite de l’Amour présent dans toutes les formes qu’il revêt. L’attraction d’amour qui relie l’amant à l’être aimé, quoique indéfinissable, est au cœur de la spiritualité d’Ibn Arabi. Dieu se penche sur ses créatures pour qu’elles le reconnaissent. Et c’est, dans ce désir irrésistible que l’adorateur, le  » servant » de Dieu reprend conscience de sa réalité originelle, fondu dans l’unicité de son Seigneur et solidairement relié aux autres créatures par l’attachement d’amour.

 » Je m’étonne de l’amoureux dont les beautés
Miroitent dans fleurs et jardins !  »
Et moi à elle:  » Ne t’étonne pas de qui tu vois,
Ce que tu as vu est toi-même dans le miroir d’un homme !  »
(Extrait de « L’interprète des désirs »)

Deux extraits que j’ai bien aimé de la « La parure des Abdal » :

« Tandis que l’ascète se plaît à renoncer au monde, et que celui qui se confie à Dieu repose entièrement sur son Seigneur, et tandis que le désirant recherche les chants spirituels et l’enthousiasme annihilant, et que l’adorateur est tout à sa dévotion et à son effort, enfin tandis que le sage connaisseur exerce sa force d’esprit et se concentre sur le but, ceux qui sont investis de l’Autorité et possèdent la Science restent cachés dans l’invisible et ne les connaît ni « connaisseur », ni « désirant », ni « adorateur », comme ne les perçoit ni « confié à Dieu », ni « ascète » ! L’ascète renonce au monde pour en obtenir le prix, le confiant se remet à son Seigneur pour atteindre son dessein, le désirant recherche l’enthousiasme pour abolir le chagrin, l’adorateur fait du zèle dans l’espoir d’accéder à la « proximité », le connaisseur sage vise par sa force d’esprit l' »arrivée », mais la Vérité ne se dévoile qu’à celui qui efface sa propre trace et perd jusqu’à son nom ! »

« L’homme supérieur est celui qui se fuit soi-même pour obtenir la compagnie de son Seigneur. »

Pour conclure je vous propose ces deux vidéos :

https://www.youtube.com/watch?v=zEroIpr2Yes
https://www.youtube.com/watch?v=15S4A7D57Lo&t=1456s

et ce verset du Coran (Sourate II, 136) :

Nous croyons en dieu
A ce qui nous a été révélé,
A ce qui a été révélé à Abraham,
A Ismael, à Isaac, à Jacob et aux tribus,
A ce qui a été donné à Moïse et à Jésus,
A ce qui a été donné aux prophètes de la part de leur Seigneur.
Nous n’avons de préférence pour aucun d’entre eux.

Céline

1 Théologien, juriste, poète, métaphysicien, maître andalou pour l’initiation au soufisme islamique
Pour en savoir + la page wikipedia d’Ibn Arabi

2 Philosophe, historien, traducteur orientaliste franças (1903-1978)

3 Théorie, science de l’interprétation des signes, de leur valeur symbolique

Jacques Fraissignes, de la protection des abeilles à la défense des LGBT incarcérés. (Yves et Marie-Hélène)

Jacques faisait partie des membres fondateurs de DJ (1972). Malgré son âge et sa maladie il était toujours très actif, en particulier envers les détenus homosexuels qu’il suivait depuis plusieurs années. Régulièrement, je vous parlais de lui (la dernière fois pour évoquer sa lecture de Sodome et Gomorrhe) et des textes de sa plume circulaient dans DJ Info.
L’association perd une grande figure, généreuse, toujours sur le qui-vive sur les questions de justice à DJ. Jacques était un fidèle des JAR (il était encore présent au dernier près de Valence) et à tous les CA, sauf le dernier où Christian, son compagnon de toujours, avait distribué un texte de sa main sur l’importance de l’engagement militant. (voir ci-dessous)

Lettre de Jacques Fraissignes
au Conseil d’administration du 21-22 octobre 2017 : 

 » Je voulais vous dire merci pour tout ce que j’ai pu partager avec vous et tout ce que vous m’avez appris. Je me limiterai à ce vous m’avez permis de découvrir dans ma foi.
Le Jésus qu’on m’a proposé durant mon séminaire se disait en concepts abstraits, dogmes et dévotions. Avec vous, j’ai rencontré un homme avec toutes ses contradictions, ses hésitations, ses progrès dans la compréhension du monde où il vivait et sa fidélité à la vie.
Né d’une femme, il a dû apprendre les règles de la vie en société. Il a connu les troubles de l’adolescence, il a dû apprendre un métier, choisir de ne pas se marier. Comme d’autres, il devait avoir des érections au réveil et chercher au jour le jour ce à quoi il était appelé. Un homme de chair et d’os, quoi !
Il a connu le désert, le maquis de l’époque, vrai chaudron de révoltes et de violences. On y trouvait des gens pieux, des illuminés, des zélotes de la loi, des sicaires partisans du coup de force, des gens faillis, des bandits de grand chemin. Parmi eux, il choisira ses apôtres. Tous avaient dû fuir les prédateurs romains. Il a vu un troupeau qui n’avait pas de berger et très vite, il est reconnu comme leader potentiel. On parle de lui comme « fils de Dieu, messie » qui sont les termes qui désignaient Saül, premier roi des Juifs.
Mais il ne veut pas être roi ni prendre la tête de la révolte contre les Romains. Pourtant, il parle constamment de Royaume mais ce Royaume ne ressemble en rien à celui qu’on lui propose. Ce Royaume sera non violent, fruit d’une conversion du regard, basé sur la fraternité. On retrouve ce difficile cheminement dans la tentation au désert.
La qualité de son regard me frappe. Au-delà delà des apparences, il voit ce que chacun porte en lui comme possibilités de reconstruction et de prise en main de son destin. Sauf chez Jean (mais est-ce Jésus ou Jean qui parle ?) Jésus ne fait pas de
discours théologique dans les évangiles. Il part toujours d’un fait concret ou de la rencontre d’une personne et de ses aspirations. Il révèle à celle-ci le regard de tendresse que celui qu’il appelle son Père porte sur elle. C’est dans sa prière que son Père lui a donné de partager la tendresse que lui-même porte à ses créatures.
Il a vu la misère des petites gens de Palestine, opprimés par le prédateur romain et victimes du mépris des riches et des prêtres. Il est ému jusqu’aux tripes de voir leur écrasement. Au-delà des pauvres apparences, il voit des personnes riches de potentialités enfouies au plus profond d’elles-mêmes. Il leur révèle ces possibilités et leur donne la force de sortir par elles-mêmes de leur écrasement. Il résume cela d’un mot : « Ta foi t’a sauvé. » Foi dans la vie comme don de Dieu. Le regard de Jésus mérite d’être sans cesse approfondi.
Plus étonnante encore est sa relation avec les femmes. Celles qui le suivent ont un nom. Elles ne sont pas « femme de…, fille de…, épouse de… » comme c’était la coutume. Elles sont autonomes et disposent de leurs biens. Elles peuvent prendre la parole et certaines vont nu-tête à la mode des hétaïres grecques. Nous sommes loin de la femme soumise, muette et voilée du modèle sémite de l’époque. Elles sont considérées comme pécheresses, non pour leur vie privée mais parce qu’elles ne respectent pas le modèle imposé. Certes, plusieurs ont eu un passé agité et Jésus les en a délivrées. Encore plus étonnante l’hétaïre qui vient au repas chez Simon. Sans qu’elle n’ait dit un mot, Jésus se laisse tripoter par cette courtisane au grand dam du pieux maître de maison qui regarde goguenard. Et Jésus donne sa foi comme modèle et réprimande son hôte. Nous sommes loin du regard puritain et pudibond que les clercs nous proposent depuis des siècles.
Avec Paul, je peux dire qu’il n’a pas retenu sa filiation divine et qu’il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et une mort infamante sur une croix. Il a obéi aux exigences de sa conscience et aux appels que les événements lui adressaient. C’est ainsi que Dieu parle à chacun de nous. Jésus a payé de sa vie cette liberté et cette fidélité. C’est pourquoi, en le ressuscitant, Dieu lui a donné un nom au-dessus de tout nom. Je peux célébrer les merveilles que je vois chaque fois qu’un frère ou une sœur vient à la vie car c’est l’œuvre de son Esprit.
Jésus est amoureux de cette beauté de la Création que la folie des hommes met chaque jour en péril. Jésus n’est pas obsédé par le péché. Il le voit chaque jour et constate les ravages qu’il entraine. Il apporte son soutien à ceux qui en sont victimes et les rend à la vie. Il les crée à nouveau.
Voilà le Jésus à qui j’ai donné ma foi. C’est lui qui donne sens à mes rencontres quotidiennes. Il m’a fallu toute une vie pour le formuler de façon à peu près claire. Cet éclairage m’a été donné, entre autres, par l’accueil que j’ai pu faire avec vous de ceux qui n’arrivent pas à faire l’unité entre leur désir affectif et leur foi
mais aussi par les tensions que j’ai pu vivre avec vous en 45 ans d’amitié. DJ doit approfondir ce regard que Jésus nous propose et garder son engagement au service de ceux qui sont écrasés par les multiples dénis d’humanité.
Cette recherche en vaut la peine et je veux encore vous remercier de m’avoir aidé dans ce parcours. Vous m’avez permis de retrouver mon humanité et de lui donner du sens.
Que DJ continue à porter cette lumière ! »

Yves

On peut se parler, c’est tellement important, merci !Hommage à Jacques Fraissignes – 24 février 2018

« On peut se parler, c’est tellement important, merci ! »
C’est ainsi que tu as terminé notre dernière conversation Jacques et je crois qu’elle révèle à quel point la rencontre, le dialogue te tenaient à cœur.
Se parler, pour toi il s’agissait d’être vrais l’un et l’autre, de s’accueillir dans nos différences avec l’humilité de ceux et celles qui partagent blessures et désirs, douleurs et talents, de ceux et celles qui veulent dépasser les rôles et les apparences.
Quel chemin d’humanité, quel chemin d’Evangile… !
C’est ce chemin que tu as parcouru avec D&J, avec nous durant tant d’années Jacques, tant d’années à « être avec », être avec au coeur des joies, des défis, des combats, des tensions, parfois des déchirures.
Etre avec l’un, l’une ou l’autre, être avec les plus humiliés, être avec nous tous pour inventer célébrations et temps de prières qui nourrissent, parlent au coeur… Etre « avec » pour partager ta réflexion, le sens de ton engagement, partager aussi, et ô combien, le miel et le savoureux pain épicé ! Tu étais là avec nous, présence discrète mais résolument attentive.Je suis témoin de ta ténacité lors de chaque CA à évoquer la détresse des homos incarcérés, à évoquer aussi d’autres lieux et situations d’exclusion, nous rappelant alors l’exigeante nécessité pour DJ de leur être présent.
Je suis témoin que dans des moments clés de notre vie associative, des moments de crise aussi, tu nous livrais ton regard, ta compréhension de notre histoire et ton analyse des événements qui nous avaient conduit-là.
En nous proposant ta réflexion, tu souhaitais ouvrir des possibilités de dialogue, pour avancer ensemble dans la fidélité aux valeurs qui nous fondent et à l’aujourd’hui du monde…
Tu étais habité par le grand désir de faire naître la fraternité, celle qui redonne goût à la vie en faisant de nous, les uns pour les autres, des compagnons de route. Cette fraternité qui laissait loin les morsures de l’indifférence, les brutales compétitions, les mépris de toutes sortes…
Tu disais souvent que ce qui donnait sens à ta vie, tu le puisais dans l’évangile et dans la vie partagée avec tes frères et soeurs en humanité.
L’évangile, la vie humaine, tu les fouillais sans cesse comme on fouille une terre en profondeur pour en extraire l’inépuisable trésor : un regard qui libère, un Amour Infini déposés au coeur de tout être.
Jacques, nous sommes nombreux ici, à savoir la trace vive que tu laisses dans nos histoires individuelles et collectives, cette trace-là n’a pas fini d’être féconde, elle n’a pas fini de nous inspirer.
MERCI à toi,

Marie-Hélène

Texte d’Abdellah Taïa (écrivain homosexuel marocain)

Suite à l’agression sexuelle à l’encontre d’une jeune marocaine dans un bus de Casablanca, j’aimerais partager, pour faire contre-poids à la violence machiste traditionnelle, le très beau texte d’ABDELLAH TAÏA, écrivain homosexuel, ayant quitté le sol marocain mais toujours à l’écoute des « humeurs et rumeurs de son pays natal » et qui, par ce détour, mérite qu’on parte aussi à sa découverte.

Madeleine

Merci aux femmes marocaines

Le viol de Zineb dans un bus de Casablanca, sans que personne n’intervienne pour la sauver, m’a choqué moi aussi. Attristé. Anéanti. Donné envie de vomir. De pleurer. Les femmes marocaines ne méritent pas le mépris avec lequel ce pays ingrat les traite depuis si longtemps. Ce sont elles qui portent les familles. Elles qui se sacrifient. Elles qu’on surveille le plus et qu’on viole le plus. Et cela ne se passe pas que dans les bus. Cela se passe surtout dans les maisons, dans les foyers. En tant qu’homme marocain, je suis bien placé pour témoigner, pour dire tout le mal qu’on leur fait, comment on s’acharne sur elles et comment on fait tout pour casser leurs ambitions, leurs rêves. Comment on les rabaisse en les emprisonnant dans des traditions assassines et des morales d’un autre temps… Je dois tout à ma mère M’Barka Allali: durant des années, cette femme analphabète, pauvre, m’a sans cesse poussé à étudier, à m’élever. Elle économisait chaque jour six Dirhams pour me permettre de payer le bus qui m’emmenait à Rabat, à l’université Mohamed V. C’est elle qui m’a appris à ne pas renoncer, à me battre, à crier. A être plus malin que les autres, les ennemis si nombreux. Je suis d’abord et avant tout le fils de M’Barka et de son système de survie. Mes soeurs aussi m’ont toujours impressionné par leur courage et leur détermination. Et pourtant: la société marocaine a été atroce avec ces femmes. Atroce. Atroce avec tant de femmes marocaines. Les violeurs ne sont pas seulement ces pauvres adolescents tellement perdus qui violent Zineb dans le bus. Les violeurs, ce sont ces hommes marocains qui font à tous les niveaux de la société la loi et qui ne veulent pas changer de mentalité et encore moins les règles injustes de l’héritage. Les violeurs sont si nombreux. Et j’ai peur que malheureusement, dans une semaine ou deux, le Maroc passe à une autre affaire qui fait le buzz. Les femmes seront encore oubliées. Jusqu’à quand? Jusqu’à quand? Merci aux femmes marocaines. Merci à ma mère. Merci à mes soeurs. Admiration et vénération sincères pour elles toutes… Salam chaleureux, tendre, à elles et à vous tou-te-s…

Abdellah Taïa  le 24 août 2017